Il y a parfois, certains jours, de petits moments de nostalgie qui nous traversent tous. Où l’on se retrouve, comme dans un cliché de série B, assis derrière une vitre, à regarder la pluie tomber, une tasse de thé fumant à la main. Où l’on se rend compte que quelque part, au fond de soi, on est toujours un peu tout seul. Et personne n’a envie d’être seul.
On regarde derrière soi et on se dit que la vie est un peu comme une danse, alternant allegro ou andantino, rythmée par des moments de joie et de peine, où l’on invite ceux que l’on croise sur son chemin. On partage avec eux un bout de leur vie, un pan de leur existence. Et puis ils nous lâchent la main, ils quittent la piste et ils s’en vont. Ils rentrent chez eux ou ailleurs, choisissent de danser avec d’autres ou bien de faire une pause et d’attendre une autre chanson. Ils nous oublient sûrement, au moins un peu.
Je me souviendrai toujours de mes patients. Je connais certains détails de leur vie qu’ils n’ont peut-être jamais osé répéter à quelqu’un d’autre. Durant cette danse, ils ont tous beaucoup compté pour moi, je me suis attachée à certains, j’en garde un souvenir tendre, ou encore nostalgique, et je me suis investie pour eux.
Par exemple, en Pédiatrie, je m’étais beaucoup attachée à Lili. Lili avait 9 mois et ne tenait pas assise. Elle n’avait d’intérêt pour rien et ne faisait que hurler. Sa maman venait très peu, restait cinq à dix minutes, et ne s’en occupait pas beaucoup. Lili était un accident que sa jeune maman n’avait pas (encore ?) appris à aimer. Je dois avouer qu’elle me faisait un peu de peine au début, à hurler comme ça tout le temps. Elle adorait la petite peluche orange que l’hôpital lui avait prêtée, que je la porte, qu’on chante des comptines en tapant dans les mains, et, par-dessus tout, qu’on joue aux marionnettes. Tous les matins lorsque j’arrivais, elle me tendait les bras de derrière son lit à barreau. Alors moi, bien sûr, j’ai fait ce qui était interdit, je m’y suis attachée. Juste un peu. Et puis au bout d’une semaine d’hospitalisation, elle avait appris à se tenir assise. Elle ne hurlait plus : elle riait. D’habitude tout le monde est heureux lorsque les enfants nous quittent, ça veut dire qu’ils vont mieux. Mais là, on était tous un peu tristes. On reconnaît immédiatement un bébé qui manque d’attention, un bébé qui ne joue pas, qui n’est pas stimulé. Lili avait beaucoup appris durant cette petite semaine, et on savait bien qu’en la remettant dans son environnement habituel elle risquait très fortement de ne plus progresser, voire même de régresser.
Quand Liliane, 89 ans, dont toute la famille proche était décédée, est rentrée chez elle, ça m’a beaucoup manqué de ne plus la voir tous les matins en entrant dans la chambre 32. Elle, ses histoires passionnantes, ses vieilles chansons qu’elle entonnait de sa petite voix chevrotante, son humour, et sa joie de vivre.
Ceux qui pensent qu’on ne s’attache pas aux gens sont des menteurs. Ou alors ils ont découvert la clé d’un secret que je ne détiens pas encore. Le soignant est un être humain, il a des affinités plus particulières avec certains patients, c’est un fait. Mais il soignera tout le monde avec le même dévouement. Justement car il est humain, et que vous lui confiez parfois des choses importantes et profondes sur vous. Qui le touchent aussi, souvent. Alors, même si bien sûr nous ne pleurons pas tous les jours, il nous arrive aussi de pleurer, une fois seuls, d’emmener nos patients et leurs problèmes à la maison, et d’y repenser même longtemps après. D’être tristes après un décès, frustrés d’avoir perdu une bataille contre la maladie, dévastés d’avoir perdu la guerre.
Car tous ces gens ont été bien plus que des maladies, même bien plus que de simples patients. J’ai vécu à côté d’eux, j’ai connu une part intime de leur vie. Liliane était une ancienne danseuse étoile. Sa chambre était tapissée de photos d’elle à la grande époque. Ses vieux chaussons roses étaient suspendus au mur. Elle écoutait de la musique classique toute la journée, parfois de l’opéra. Elle pleurait toujours sur les dernières notes de Nessun Dorma. Elle trouvait bien sûr très injuste que son col du fémur l’ait lâchée une seconde fois. Elle ne supportait pas que son corps lui fasse défaut.
La seule fois où j’ai revu mon premier amour d’adolescente, celui de quand on a 14 ans, des rêves plein la tête et des étoiles au fond des yeux, c’était en Oncologie, à l’unité de Greffes de Moelle. Lui aussi est parti, mais beaucoup plus loin… Benjamin était devenu artiste peintre. Il avait fait très longtemps semblant de ne pas me reconnaître. Il souffrait beaucoup. De sa détérioration physique. De son état dépressif. Il souffrait tout court aussi ; et beaucoup, aussi. La morphine le faisait halluciner, et ça n’était pas toujours très drôle. Il avait eu un fils, qui avait deux ans. Il avait très peur qu’il ne se rappelle pas de lui, après. J’étais jeune étudiante à l’époque. Je ne comprenais pas alors que la vie était parfois injuste. Que tous les patients ne se guérissaient pas.
Andréa, 27 ans, était ingénieur agronome. Elle collectionnait les vaches en porcelaine. Elle ne s’est jamais remise de l’amputation de son pied. C’était lors de la récidive de son ostéosarcome. Cette amputation lui a certainement sauvé la vie, pourtant elle se sentait trahie. Par la médecine, par son propre corps, par la vie elle-même. Elle ne parvenait pas à se remettre de la perte de ce membre. Je l’entends encore, entre deux violents sanglots, nous supplier de le lui rendre. Même si c’était impossible. Et qu’elle le savait bien.
Louise, 16 ans, était une très belle jeune fille. Grande, très fine, de longs cheveux blonds ondulés, des yeux magnifiques. On aurait dit une fée. Elle était en train de franchir un nouveau palier dans l’évolution de sa mucoviscidose. Grégory Lemarchal venait juste de mourir, et ça l’angoissait beaucoup. Du coup, elle dormait avec un ours en peluche du nom de Foxie. Rose. Avec un petit coeur rouge brodé dessus. Elle n’avait encore jamais embrassé de garçon.
Antoine, 99 ans, venait de fêter ses 70 ans de mariage avec Hélène. Il ne l’avait jamais trompée. Il savait qu’elle avait eu une aventure de son côté, mais elle ne l’avait jamais découvert. Il lui avait pardonné secrètement et ils étaient heureux, alors à quoi bon.
Henri et Marguerite étaient un vieux couple. Ils avaient tous les deux contracté une poliomyélite dans leur enfance. Parfois, Henri, qui avait mauvais caractère, disait de Marguerite qu’elle n’était pas très jolie avec ses jambes en caoutchouc. Marguerite, qui n’était pas du genre à se laisser faire, lui rétorquait invariablement qu’en plus de n’être pas non plus très beau, lui avait de plus la malchance d’être proprement idiot. Et ça le faisait étrangement rire. On voyait bien qu’ils s’aimaient beaucoup ces deux-là. Autrefois, Marguerite avait fait sept fausses-couches. C’est pour ça qu’ils n’ont jamais eu d’enfants, même si à l’époque ils avaient raconté à tout le monde qu’en fait ils n’en voulaient pas. C’était plus simple, et surtout ça leur faisait moins mal de mentir.
Gilles, 47 ans, avait une maladie d’Alzheimer très précoce. Il collait des post-its partout pour ne rien oublier. Il était bouleversé le jour où il a dû en coller un sur la photo de son épouse et de ses enfants. Je crois bien que c’est à ce moment-là qu’il s’est demandé pour la première fois si sa vie valait vraiment la peine d’être vécue. Il avait très peur de la réaction de ses proches, il attachait une grande importance à ne surtout pas les blesser. Alors il faisait semblant, autant que possible.
Cécile, 14 ans, venait pour une banale appendicectomie. Elle m’a confié son homosexualité et sa grande peur d’être rejetée par sa mère, pédopsychiatre de renom. Elle se sentait un peu différente depuis toujours. Je ne sais pas ce qui lui faisait le plus mal, le fait de ne pas arriver à l’avouer à sa mère, ou le fait que sa mère, qui pourtant était si perspicace avec les enfants des autres, n’avait pas su remarquer son mal-être.
Pascal, 55 ans et une fracture du poignet, a spontanément exprimé plusieurs symptômes de dépression grave, notamment des idées suicidaires. Il m’a avoué au bout de vingt minutes de consultation qu’il n’aimait plus sa femme et ne savait pas comment lui dire. Et ça le rongeait.
Victor, 8 ans, placé en foyer depuis sa plus tendre enfance, était hospitalisé car il avait tenté de se pendre puis de se défenestrer. Lui avait beaucoup à raconter, mais surtout des choses tristes. Il aimait les champignons à la crème, la gouache, faire des bulles dans l’eau du bain, et il écrivait des poèmes qu’il ne lisait à personne.
Tous ces gens ont été bien plus que des numéros de chambre. Ils ont été, au-delà de la maladie, des personnes à part entière. Avec leurs principes, leurs avis sur tout, leurs loisirs, leurs histoires, leurs passions. Bien plus que de simples patients, ils ont été, même brièvement, des partenaires de danse, de temporaires compagnons de ma petite vie d’étudiante ou d’interne. Ils ont tous, à leur manière, compté pour moi.
Gérard n’a jamais avoué son âge à quiconque, pas même au journal afin de rédiger son annonce mortuaire. Lui non plus n’était pas que le patient de quelqu’un, il était aussi mon professeur de danse. Il croyait dans les médecines parallèles. Il était un peu magnétiseur lui-même, et ça me faisait sourire. Il disait qu’il “sentait les gens” et ça, avec le recul, c’était vrai. Il avait trois chiens, deux chats, et deux perruches. Des enfants et quelques femmes aussi. Une manière intéressante de voir la vie. Et un cancer métastatique.
La dernière phrase qu’il m’a dite, je m’en souviens comme si c’était hier. C’était un soir de Nouvel An il y a maintenant plusieurs années. Il m’a souhaité beaucoup d’amour. Selon lui, tout le reste venait avec. Il était comme ça Gérard, il croyait dans les choses simples de la vie.
Il est mort récemment. Dans certains journaux, vous pourriez lire des annonces de gens qui l’ont connu, lui rendant hommage, ou lui adressant un dernier au-revoir. C’est que c’était quelqu’un de bien Gérard, quelqu’un d’aimé. J’ai très souvent dansé avec lui en soirée, lorsque j’étais seule. C’est peut-être un peu pour ça, et surtout parce que la danse était toute sa vie et que lui aussi voyait la vie comme une danse, qu’il me manque tant. Et c’est peut-être aussi pour ça qu’étrangement, plus encore que sa mort, ce qui me fait surtout de la peine, c’est de savoir que jamais plus nous ne danserons ensemble.