Rappel

Je tiens à rappeler que toutes les informations confidentielles de mes histoires sont modifiées. L’âge, le sexe, les origines culturelles souvent, les prénoms bien entendu, certains détails de l’histoire qui ne changent rien à leur vécu, le lieu, les dates, les temps. Le passé est parfois raconté au présent, et l’inverse est aussi vrai.

Toute ressemblance avec la réalité serait donc fortuite. Dans le cas où le hasard ferait que l’un de mes billets fasse écho à une histoire personnelle, je suis évidemment ouverte à le modifier.

N’oubliez pas, sur 60 millions de français, la probabilité que deux personnes aient les mêmes symptômes, ou des histoires similaires en des moments et/ou lieux différents, est bien entendu très élevée. Abraham Lincoln et John F Kennedy ont été tous deux présidents des Etats Unis, tous deux été tués par des assassins dénominés par 3 noms, de 15 lettres (en l’occurence John Wilkes Booth et Lee Harvey Oswald), et tous deux sont donc morts un vendredi, assis aux côtés de leurs épouses (on appelle d’ailleurs ce phénomène le Texas Sharpshooter Fallacy)…

EDIT : 

Si cela est possible, je préférerais que le débat ne se centre non pas autour de la forme du commentaire de Furieuse, mais davantage au niveau de son contenu (dans son deuxième post) .
La méprise de Furieuse m’a fait réfléchir à une question. Comment réagiriez-vous si vous remarquiez que votre médecin écrivait un blog, et qu’un article semblait parler de vous ?
Seriez vous énervé de voir votre vie étalée, ou plutôt réconforté de voir les réactions de compassion? Prendriez-vous mal le fait qu’il n’ait pas demandé votre avis?
J’ai toujours essayé en tant que médecin d’être la plus humaine possible. Et dans le prolongement de cet aspect, j’ai décidé d’ouvrir un blog, pour partager ces morceaux de vie. On dit que le chemin vers l’Enfer est pavé de bonnes intentions, et il est possible que j’ai blessé plusieurs personnes sans le vouloir. Si c’est le cas, j’en suis navrée.
PS : De manière générale, j’aimerais éviter que les posts ne tournent en pugilat (pour Furieuse comme pour toutes autres personnes intervenant ici). A l’attention de tout le monde : Merci de rester courtois dans vos commentaires! 

Antoine, 6 mois

“Tiens, celui -là je l’ai gardé parce que sa maman était inquiète. Il va bien.” me dit la collègue de garde en me tendant, à la va-vite, le dossier d’Antoine, 6 mois, à la fin du staff.

Pas d’urgence, donc. Pourtant, la première chose qui me frappe en rentrant dans le box de ce petit blond aux yeux bleus, deux heures plus tard, c’est une franche anisocorie. J’examine. Un bon suivi du regard, aucun signe en faveur d’un rétinoblastome, un examen neuro par ailleurs normal.  Mais Antoine vomit depuis une semaine. Pas tout le temps, juste de temps en temps, le matin, d’un coup, en jet impressionnant. Aucune notion de traumatisme récent. Hypertension intracrânienne donc. Je ne veux pas voir ce que je sais déjà.

Je me risque à demander à la maman si elle avait déjà remarqué cette asymétrie auparavant. Et voilà que les deux parents explosent en sanglot. “Notre nièce est morte il y a deux mois d’une tumeur cérébrale”. Voilà. Le mot est lâché.

La collègue de la nuit leur a fait voir ce détail qu’elle avait omis de me transmettre, et la magie d’internet a fait le reste. Ils ont tapé “vomissements” et “anisocorie” dans la barre de recherche et l’ordinateur leur a craché le diagnostic.

Je ne crois déjà plus à une forme constitutionnelle, mais je ne leur dis pas.

Ils ont beaucoup pleuré. On a beaucoup parlé. Des différents diagnostics possibles, des traitements, de l’importance de la précocité de la prise en charge, des phrases qui rassurent un peu quand même, des mots de réconfort. Des banalités. Le mieux que je pouvais faire en ce début de week end c’était d’obtenir un scanner cérébral en urgence.

J’appelle en radio. Le scanner est en maintenance. Aucune possibilité avant lundi, mais lundi c’est trop tard. J’ai eu recours à la traditionnelle phrase d’urgence : “Oui bonjour, Dr P., PH en Pédiatrie, je voudrais vous envoyer un petit pour un scan cérébral et cervical.” Aux grands mots, les grands remèdes. Comme par magie, un appareil vient de se libérer. Je ne prends même pas la peine de sourire devant l’efficacité de ce subterfuge vieux comme le monde. Triste.

La maman d’Antoine m’a prévenue : elle ne supportera pas une mauvaise nouvelle. Je ne cesse de penser à cette phrase. Pendant trois heures, en les attendant, je ressasse notre conversation.

Ais-je bien fait ? Est-ce-que j’ai dit les bons mots, les bonnes paroles ? Je n’aurais peut-être pas du y aller comme ça. Peut-être ais-je trop parlé… Est-ce- que je suis  restée trop longtemps avec eux, ou bien pas assez ?

Vers 18h, alors que ma garde a commencé depuis une bonne heure, Antoine et ses parents reviennent du scanner. Je déchire le scotch de l’enveloppe blanche et je lis le résultat auquel je m’attendais. Antoine a une énorme tumeur cérébrale. Je m’assieds. Je souffle. Je ferme les yeux un instant, très fort, en espérant que lorsque je les rouvrirais le résultat qui est écrit là sera différent. Mais rien n’y fait.

Comment je vais aller leur annoncer ça ? J’y réfléchis deux minutes, puis je me dis que ça ne sert à rien, car il n’existe certainement pas de bonne manière d’annoncer une chose pareille. Et ils doivent être dans le box, à attendre mon arrivée.

Alors j’inspire, je pousse la porte. Je m’assieds en face d’eux. Je prends la main de la maman. Elle s’effondre. Le papa détourne son regard. Ils savent. Ils savent ce que je vais leur dire avant même que j’ai pu ouvrir la bouche. Antoine, qui sent bien que quelque chose d’important se passe, se met subitement à pleurer.

Je leur montre les images. Je leur parle du Dr C., la meilleure oncologue de l’hôpital, chez qui je leur ai pris un rendez-vous, et qui passera les voir encore ce soir. Je passe un long moment à répondre aux questions. Ils pleurent toujours. J’ai envie de pleurer moi aussi. Je leur tend un mouchoir, puis un autre. Je fais du mieux que je peux. Pour faire ça bien, pour faire le moins mal possible, pour ne pas pleurer moi aussi. Mais je me sens nulle, comme toujours dans ce genre de moment. Je tiens leur main à tous les deux, longtemps.

Comment faire ça ? Comment annoncer à quelqu’un l’horrible, le pire, l’innannonçable ? Comment faire le moins de dégâts possible ? Peut-on minimiser la douleur ? De quoi se souviendront-ils ? D’un médecin quelconque dans une chambre grise et froide qui leur a dit sans compréhension que leur bébé allait peut-être mourir, ou de moi, essayant de faire du mieux que je pouvais ? Ça fait maintenant quelques temps que ces questions sont devenues presque une obsession. J’ai eu l’occasion d’entendre quelques personnes relater leur consultation d’annonce, ce moment où tout a basculé.  Depuis je n’ai de cesse de me dire que même face à un médecin qui pense bien faire, les parents d’un enfant ne retiendront peut-être que froideur et prétention.

Il m’arrive de plus en plus de devoir faire ce genre d’annonce. Or, je n’ai jamais appris à faire ça. Je ne peux même pas dire que j’ai pu observer mes maîtres le faire car à chaque fois ceux-ci préféraient oeuvrer seuls.

Les seules consultations d’annonce auxquelles j’ai pu assister m’ont laissé un goût amer, voire des souvenirs traumatisants. “Bonjour, donc vous avez un cancer” ou encore “Voilà, votre bébé a un truc au cerveau, on ne sait pas encore quoi, mais on ne pourra pas le guérir”. “Allons bon, ne pleurez pas, le pire qui peut vous arriver, c’est mourir”. J’ai tellement exécré ces médecins que je ne voudrais pour rien au monde laisser à ses parents un souvenir s’en approchant, ne serait-ce qu’un peu.

Je n’ai donc jamais appris à faire ça. Annoncer l’inavouable. Alors je fais comme nous tous, sans doute : ce que je pense être le mieux.

Le Dr C. toque à la porte. Je me lève, je la leur présente. J’ai perdu la notion du temps, je ne sais pas combien de minutes ou d’heures j’ai passé avec eux. Mais là je sens que c’est le moment de sortir.

Vite. Sortir. Quitter cette pièce. Laisser là toute cette peine, cette douleur, cette souffrance qui déborde. En emmener le moins possible avec moi, ne pas la transporter à la maison. Tout laisser ici, derrière la porte du box 36, et, si je ne peux m’en empêcher, pleurer, mais dehors.

J’ai la main sur la poignée de la porte. La maman d’Antoine se lève, son petit toujours cramponné à elle. Elle s’avance vers moi, me tend la main, et me dit, entre deux sanglots, les yeux pleins de larmes et de mascara “Merci Docteur, pour tout ce que vous avez fait.”

Je bredouille. Je sors. Je referme la porte 36 derrière moi. Je m’adosse au mur, je soupire, c’était dur.

Je viens de foutre toute leur vie en l’air. Et elle m’a dit “Merci”.

Survie

C’est l’histoire de ma première intra-osseuse.

C’était une garde horrible. Depuis 17 heures, les gens affluaient avec leurs enfants. Par vagues de dix.

C’était ma sixième garde du mois, il était 4h30, je n’avais pas encore mangé. J’avais essayé vers 3 heures mais mon plat s’était, comme souvent, volatilisé comme par enchantement du petit frigo de l’office. Alors j’avais fait comme toujours, j’avais bu de l’eau à la place ; et du café. Beaucoup de café. Le chef s’était couché à 3h30 et, au bout de deux coups de fils qui étaient déjà de trop, j’avais rapidement compris qu’il valait mieux le laisser dormir. Il en allait de ma survie au sein de ce service.

Moi aussi j’étais épuisée, j’aurais donné n’importe quoi pour un petit quart d’heure de sieste.

Mais c’est là que Cléa a décidé d’arriver, et de bouleverser ma nuit.

Cléa a été le miracle de cette garde, rien de moins. Elle a été amenée à grands renforts de girophares et on ne nous avait même pas prévenus. Je pestais déjà. C’est vrai quoi, la moindre des choses c’est de prévenir quand il s’agit d’une urgence, non ? Non pas que ça aurait changé quelque chose, mais juste que j’aurais pu me préparer psychologiquement. Boire un demi litre de café en plus et me donner une ou deux claques. Prévoir l’aérosol d’Adré en cas d’intubation. Réveiller le chef… Enfin ça, faut voir.

“A priori à l’accueil ils ont dit que c’était pour une mort subite, ils ne jugent jamais utile de prévenir pour ça…” m’explique l’infirmière. Bon soit, mais tout de même.

La maman de Cléa avait retrouvé son bébé inerte dans son lit il y a une demie-heure. Elle l’a prise dans ses bras et lui a trouvé, disait-elle effrayée, “un air de petite poupée toute molle et glacée”. Elle a essayé de la secouer un petit peu, mais doucement parce qu’elle sait “qu’il ne faut pas secouer un bébé”. Et puis, comme rien ne marchait, elle a paniqué et a appelé le SAMU.

Donc voici Cléa, à peine deux mois, sur mon brancard immense du déchoc, en état de mort apparente. Et voici sa mère qui pleure et qui hurle de douleur dans le couloir. Le décor est planté. Mais c’est bizarre, j’ai l’impression que Cléa respire. Ca fait presque rire l’équipe. Non, sans blague, je ne peux pas prononcer le décès, elle respire, écoute toi-même, prend le stéthoscope. Faiblement, mais elle respire encore.

OK.

Là il me faut deux secondes et demie de silence pour me remettre de cette mort subite où il n’y a point de mort.

Il faut que je me reconnecte.

Bon, c’est parti. Un qui pose une voie, un qui prépare la perf, un qui cherche la table chauffante. Et toi, tu bipes le chef. Oui, même s’il dort.

Cléa est hypotherme à 35.4°C. Elle est archi-déshydratée. Elle frissonne, elle est marbrée de la tête aux pieds, elle présente une cyanose péribuccale et ses membres sont glacés. Bref, c’est clair, elle est en état de choc. Mais elle n’est pas morte.

Problème majeur numéro un, personne n’arrive à la perfuser. Ce n’est pas faute d’essayer. Il n’a pas rappelé le chef ? Rebipes-le, il y a quelque chose qui ne va pas là. Je réessaye aussi, pas moyen de trouver une veine. Son rythme cardiaque se ralentit sensiblement. Elle reste hypotherme malgré la table chauffante. La maman doit se demander ce qu’on fout là-dedans depuis tout ce temps. Personne n’a encore osé lui dire qu’il restait un souffle de vie à son bébé. On a trop peur de lui donner de faux espoirs. Ce serait encore pire.

Toujours pas de voie ? Appelle le chef sur la ligne directe de sa chambre de garde, son bip doit être foutu, c’est plutôt inhabituel qu’il ne réponde pas. Il répond toujours. Il DOIT répondre.

Les secondes passent, interminables. Cléa va très mal. Il faut absolument perfuser. Il faudra peut-être même intuber qui sait. J’ai trop peur d’intuber. J’ai fait ça quelques fois, quand j’étais externe en anesthésiologie. Je ne sais pas si je saurais le refaire. Je ne l’ai jamais fait sur un enfant aussi petit. Je ne pourrais pas, j’en suis presque sûre. C’est trop fragile tout ça, et ça fait bien trop longtemps. Mais où il est, le chef ?

Ne panique pas, ne panique pas, ne panique pas. Et puis soudain, comme un flash. Mon regard se pose sur la petite perçeuse, celle qu’on a reçue il y a un mois. Il y avait une formation, les internes n’étaient pas conviés, il fallait qu’on reste dans les services. Je m’y étais quand même incrustée, plus par curiosité, parce que je savais très bien que je ne poserai jamais de voie intra-osseuse. Bien sûr. Qu’ici il y aura toujours un chef sur place pour le faire. C’est aussi ce qu’ils nous avaient dit. Donc j’y étais allée, ça avait contrarié les hautes sphères hospitalières, mais tant pis. En théorie je sais faire, sur des mini-membres en plastique. J’ai “appris”.

Et puis il faut dire qu’à ce moment-là, on pense tous la même chose : on ne va pas laisser mourir un miracle.

Voilà. C’était un de ces fameux moments où on se dit, dans notre tête d’interne, “Si je ne fais rien, le patient va mourir, c’est sûr. Alors autant tenter le tout pour le tout”. Vous auriez dû voir leurs regards de fous quand je l’ai saisie, cette petite perçeuse. Ma mine paniquée. Le silence profond qui régnait d’un coup quand je l’ai approchée du tibia de Cléa.

“Mais, tu sais faire ? Tu es sûre ?”

Ben je crois que c’est ce qu’on va découvrir dans un instant.

Et, pendant que je traverse l’os, je m’entends hurler en direction de l’auxilière de puériculture “Va toquer à la porte de la chambre du chef, il faut qu’il vienne… Tout de suite!”

La voie intra-osseuse est posée. On a remplit Cléa à la vitesse de la lumière. Elle redevient un peu rose, sa fréquence cardiaque et sa tension remontent un chouia. C’est déjà ça. Elle se réchauffe. On dirait qu’elle va un peu mieux hein, dites… Et maintenant, qu’est-ce-que je suis censée faire ?

Mon coeur va imploser. Toute l’équipe soupire d’un coup, comme un seul homme, reprend son souffle. Ils me fixent. Pourquoi d’ailleurs ?

Le chef arrive enfin. Je suis tellement soulagée que je réfrène un “Ah tu tombes bien toi” que j’ai pourtant sur l’extrême bout de la langue. A la place je débite, à une vitesse inimaginable, sans même prendre la peine de respirer “Ben heu c’est Cléa, elle a 2 mois, on a tous cru qu’elle était morte mais elle respirait. Elle était déshydratée mais à fond hein, et on n’arrivait pas à la perfuser, c’était annoncé comme une mort subite mais elle n’était pas morte, sauf qu’elle allait mal et qu’elle était marbrée de partout et que j’ai cru qu’elle allait mourir alors du coup j’ai posé une VIO, on l’a perfusée, on l’a remplie à fond aussi du coup et maintenant je sais pas je crois qu’elle va un peu mieux mais je suis pas sûre et il faudra peut-être que tu l’intubes j’en sais rien moi je sais pas faire ça, je sais rien faire, je suis qu’interne et je sais pas mais je crois qu’elle va mieux et…” Je respire enfin, je me rends compte que des larmes coulent de mes yeux, je ne sais même pas pourquoi. Qu’est-ce-que ça vient faire là ce truc au goût salé ? Dieu merci le chef est là.

Je crois bien qu’il n’a rien compris à tout ce que je viens de déverser sur lui parce qu’il fixe le tibia de Cléa et qu’il me demande “Mais qu’est-ce t’as fait ?” comme ça, d’un air atone.

Un peu après, il me semble qu’il m’a complimentée. C’était bizarre, c’était flou, je ne me souviens plus bien, j’étais effondrée sur une chaise et j’étais ailleurs. J’étais en plein burn out.

Alors, même si l’hôpital fout le camp, même si le système de santé dépérît. Même si certains jours la mauvaise prise en charge des uns me bouffe, l’indifférence des autres me ronge, que je suis épuisée, que je meure de faim, que parfois c’est dur émotionnellement. Même si tout est désorganisé, que le matériel est vieux, que le chef est venu très tard, que parfois nos efforts sont anéantis.

Même si demain je serai aussi nulle que hier, même si c’est sûrement pas sorcier de poser une voie intra-osseuse et que je n’ai aucun mérite. Même si je vais peut-être rater toutes les autres, même s’il va m’arriver malheureusement de perdre l’un ou l’autre patient, parce qu’un miracle comme ça, c’est unique.

Oui, même si l’on croit tous ici, en dedans et en dehors, que l’hôpital français est foutu, des fois on y fait quand même des choses biens. On y voit des petits miracles. On travaille en équipe, on y est formés, on y apprend. On y pleure, on y rit, on y espère et on y regrette. Et on y empêche des bébés de mourir. Même sans trop savoir ce qu’on fait.

C’était la nuit de ma première intra-osseuse.

C’était aussi la nuit où j’ai annoncé la meilleure nouvelle de ma vie. “Madame, en fait Cléa n’est pas morte… Vous voulez que je vous emmène la voir ?”

Se souvenir des (belles) choses

Il y a parfois, certains jours, de petits moments de nostalgie qui nous traversent tous. Où l’on se retrouve, comme dans un cliché de série B, assis derrière une vitre, à regarder la pluie tomber, une tasse de thé fumant à la main. Où l’on se rend compte que quelque part, au fond de soi, on est toujours un peu tout seul. Et personne n’a envie d’être seul.

On regarde derrière soi et on se dit que la vie  est un peu comme une danse, alternant allegro ou andantino, rythmée par des moments de joie et de peine, où l’on invite ceux que l’on croise sur son chemin. On partage avec eux un bout de leur vie, un pan de leur existence. Et puis ils nous lâchent la main, ils quittent la piste et ils s’en vont. Ils rentrent chez eux ou ailleurs, choisissent de danser avec d’autres ou bien de faire une pause et d’attendre une autre chanson. Ils nous oublient sûrement, au moins un peu.

Je me souviendrai toujours de mes patients. Je connais certains détails de leur vie qu’ils n’ont peut-être jamais osé répéter à quelqu’un d’autre. Durant cette danse, ils ont tous beaucoup compté pour moi, je me suis attachée à certains, j’en garde un souvenir tendre, ou encore nostalgique, et je me suis investie pour eux.

Par exemple, en Pédiatrie, je m’étais beaucoup attachée à Lili. Lili avait 9 mois et ne tenait pas assise. Elle n’avait d’intérêt pour rien et ne faisait que hurler. Sa maman venait très peu, restait cinq à dix minutes, et ne s’en occupait pas beaucoup. Lili était un accident que sa jeune maman n’avait pas (encore ?) appris à aimer. Je dois avouer qu’elle me faisait un peu de peine au début, à hurler comme ça tout le temps. Elle adorait la petite peluche orange que l’hôpital lui avait prêtée, que je la porte, qu’on chante des comptines en tapant dans les mains, et, par-dessus tout, qu’on joue aux marionnettes. Tous les matins lorsque j’arrivais, elle me tendait les bras de derrière son lit à barreau. Alors moi, bien sûr, j’ai fait ce qui était interdit, je m’y suis attachée. Juste un peu. Et puis au bout d’une semaine d’hospitalisation, elle avait appris à se tenir assise. Elle ne hurlait plus : elle riait. D’habitude tout le monde est heureux lorsque les enfants nous quittent, ça veut dire qu’ils vont mieux. Mais là, on était tous un peu tristes. On reconnaît immédiatement un bébé qui manque d’attention, un bébé qui ne joue pas, qui n’est pas stimulé. Lili avait beaucoup appris durant cette petite semaine, et on savait bien qu’en la remettant dans son environnement habituel elle risquait très fortement de ne plus progresser, voire même de régresser.

Quand Liliane, 89 ans, dont toute la famille proche était décédée, est rentrée chez elle, ça m’a beaucoup manqué de ne plus la voir tous les matins en entrant dans la chambre 32. Elle, ses histoires passionnantes, ses vieilles chansons qu’elle entonnait de sa petite voix chevrotante, son humour, et sa joie de vivre.

Ceux qui pensent qu’on ne s’attache pas aux gens sont des menteurs. Ou alors ils ont découvert la clé d’un secret que je ne détiens pas encore. Le soignant est un être humain, il a des affinités plus particulières avec certains patients, c’est un fait. Mais il soignera tout le monde avec le même dévouement. Justement car il est humain, et que vous lui confiez parfois des choses importantes et profondes sur vous. Qui le touchent aussi, souvent. Alors, même si bien sûr nous ne pleurons pas tous les jours, il nous arrive aussi de pleurer, une fois seuls, d’emmener nos patients et leurs problèmes à la maison, et d’y repenser même longtemps après. D’être tristes après un décès, frustrés d’avoir perdu une bataille contre la maladie, dévastés d’avoir perdu la guerre.

Car tous ces gens ont été bien plus que des maladies, même bien plus que de simples patients. J’ai vécu à côté d’eux, j’ai connu une part intime de leur vie. Liliane était une ancienne danseuse étoile. Sa chambre était tapissée de photos d’elle à la grande époque. Ses vieux chaussons roses étaient suspendus au mur. Elle écoutait de la musique classique toute la journée, parfois de l’opéra. Elle pleurait toujours sur les dernières notes de Nessun Dorma. Elle trouvait bien sûr très injuste que son col du fémur l’ait lâchée une seconde fois. Elle ne supportait pas que son corps lui fasse défaut.

La seule fois où j’ai revu mon premier amour d’adolescente, celui de quand on a 14 ans, des rêves plein la tête et des étoiles au fond des yeux, c’était en Oncologie, à l’unité de Greffes de Moelle. Lui aussi est parti, mais beaucoup plus loin… Benjamin était devenu artiste peintre.  Il avait fait très longtemps semblant de ne pas me reconnaître. Il souffrait beaucoup. De sa détérioration physique. De son état dépressif. Il souffrait tout court aussi ; et beaucoup, aussi. La morphine le faisait halluciner, et ça n’était pas toujours très drôle. Il avait eu un fils, qui avait deux ans. Il avait très peur qu’il ne se rappelle pas de lui, après. J’étais jeune étudiante à l’époque. Je ne comprenais pas alors que la vie était parfois injuste. Que tous les patients ne se guérissaient pas.

Andréa, 27 ans, était ingénieur agronome. Elle collectionnait les vaches en porcelaine. Elle ne s’est jamais remise de l’amputation de son pied. C’était lors de la récidive de son ostéosarcome. Cette amputation lui a certainement sauvé la vie, pourtant elle se sentait trahie. Par la médecine, par son propre corps, par la vie elle-même. Elle ne parvenait pas à se remettre de la perte de ce membre. Je l’entends encore, entre deux violents sanglots, nous supplier de le lui rendre. Même si c’était impossible. Et qu’elle le savait bien.

Louise, 16 ans, était une très belle jeune fille. Grande, très fine, de longs cheveux blonds ondulés, des yeux magnifiques. On aurait dit une fée. Elle était en train de franchir un nouveau palier dans l’évolution de sa mucoviscidose. Grégory Lemarchal venait juste de mourir, et ça l’angoissait beaucoup. Du coup, elle dormait avec un ours en peluche du nom de Foxie. Rose. Avec un petit coeur rouge brodé dessus. Elle n’avait encore jamais embrassé de garçon.

Antoine, 99 ans, venait de fêter ses 70 ans de mariage avec Hélène. Il ne l’avait jamais trompée. Il savait qu’elle avait eu une aventure de son côté, mais elle ne l’avait jamais découvert. Il lui avait pardonné secrètement et ils étaient heureux, alors à quoi bon.

Henri et Marguerite étaient un vieux couple. Ils avaient tous les deux contracté une poliomyélite dans leur enfance. Parfois, Henri, qui avait mauvais caractère, disait de Marguerite qu’elle n’était pas très jolie avec ses jambes en caoutchouc. Marguerite, qui n’était pas du genre à se laisser faire, lui rétorquait invariablement qu’en plus de n’être pas non plus très beau, lui avait de plus la malchance d’être proprement idiot. Et ça le faisait étrangement rire. On voyait bien qu’ils s’aimaient beaucoup ces deux-là.  Autrefois, Marguerite avait fait sept fausses-couches. C’est pour ça qu’ils n’ont jamais eu d’enfants, même si à l’époque ils avaient raconté à tout le monde qu’en fait ils n’en voulaient pas. C’était plus simple, et surtout ça leur faisait moins mal de mentir.

Gilles, 47 ans, avait une maladie d’Alzheimer très précoce. Il collait des post-its partout pour ne rien oublier. Il était bouleversé le jour où il a dû en coller un sur la photo de son épouse et de ses enfants. Je crois bien que c’est à ce moment-là qu’il s’est demandé pour la première fois si sa vie valait vraiment la peine d’être vécue. Il avait très peur de la réaction de ses proches, il attachait une grande importance à ne surtout pas les blesser. Alors il faisait semblant, autant que possible.

Cécile, 14 ans, venait pour une banale appendicectomie. Elle m’a confié son homosexualité et sa grande peur d’être rejetée par sa mère, pédopsychiatre de renom. Elle se sentait un peu différente depuis toujours. Je ne sais pas ce qui lui faisait le plus mal, le fait de ne pas arriver à l’avouer à sa mère, ou le fait que sa mère, qui pourtant était si perspicace avec les enfants des autres, n’avait pas su remarquer son mal-être.

Pascal, 55 ans et une fracture du poignet, a spontanément exprimé plusieurs symptômes de dépression grave, notamment des idées suicidaires. Il m’a avoué au bout de vingt minutes de consultation qu’il n’aimait plus sa femme et ne savait pas comment lui dire. Et ça le rongeait.

Victor, 8 ans, placé en foyer depuis sa plus tendre enfance, était hospitalisé car il avait tenté de se pendre puis de se défenestrer. Lui avait beaucoup à raconter, mais surtout des choses tristes. Il aimait les champignons à la crème, la gouache, faire des bulles dans l’eau du bain, et il écrivait des poèmes qu’il ne lisait à personne.

Tous ces gens ont été bien plus que des numéros de chambre. Ils ont été, au-delà de la maladie, des personnes à part entière. Avec leurs principes, leurs avis sur tout, leurs loisirs, leurs histoires, leurs passions. Bien plus que de simples patients, ils ont été, même brièvement, des partenaires de danse, de temporaires compagnons de ma petite vie d’étudiante ou d’interne. Ils ont tous, à leur manière, compté pour moi.

Gérard n’a jamais avoué son âge à quiconque, pas même au journal afin de rédiger son annonce mortuaire. Lui non plus n’était pas que le patient de quelqu’un, il était aussi mon professeur de danse. Il croyait dans les médecines parallèles. Il était un peu magnétiseur lui-même, et ça me faisait sourire. Il disait qu’il “sentait les gens” et ça, avec le recul, c’était vrai. Il avait trois chiens, deux chats, et deux perruches. Des enfants et quelques femmes aussi. Une manière intéressante de voir la vie. Et un cancer métastatique.

La dernière phrase qu’il m’a dite, je m’en souviens comme si c’était hier. C’était un soir de Nouvel An il y a maintenant plusieurs années. Il m’a souhaité beaucoup d’amour. Selon lui, tout le reste venait avec. Il était comme ça Gérard, il croyait dans les choses simples de la vie.

Il est mort récemment. Dans certains journaux, vous pourriez lire des annonces de gens qui l’ont connu, lui rendant hommage, ou lui adressant un dernier au-revoir. C’est que c’était quelqu’un de bien Gérard, quelqu’un d’aimé. J’ai très souvent dansé avec lui en soirée, lorsque j’étais seule. C’est peut-être un peu pour ça,  et surtout parce que la danse était toute sa vie et que lui aussi voyait la vie comme une danse, qu’il me manque tant. Et c’est peut-être aussi pour ça qu’étrangement, plus encore que sa mort, ce qui me fait surtout de la peine, c’est de savoir que jamais plus nous ne danserons ensemble.

Rose 537 riviera

J’ai rencontré Mme Susanne F. au courant de l’hiver 2010. Elle avait 88 ans, et aimait être parfaitement apprêtée. Sa couleur préférée de vernis à ongles, c’était le rose 537 riviera de chez Chanel. Dans ce petit service de SSR, les infirmières n’avaient pas toujours le temps de faire sa manucure. Moi, à la fin de la journée, au lieu d’attendre le bus dans le froid hivernal, je prenais parfois un petit moment au chaud pour lui faire les ongles et l’écouter parler.

Susanne F. était comme un livre d’histoire. Elle se rappelait de la guerre de 39-45 avec des détails qui vous la faisait vivre. Elle avait joué un double jeu à cette époque. Secrétaire à la Gestapo à plein temps pour son parfait bilinguisme, cacheuse de jeunes familles juives dans son grenier à ses heures perdues. Et elle se rappelait du prénom de chacun d’entre eux. C’est ainsi qu’elle avait sauvé 32 vies. Sans compter les nombreuses personnes auxquelles elle avait évité les raffles grâce à ses informations précieuses. Est-ce-que tout était vrai ? Nul ne le sait. Mais dans la quiétude de cette chambre d’hôpital, avec la neige qui tombait dehors, et Noël qui approchait, Susanne F. était vraiment mon héroïne.

Son mari était mort juste après la guerre, d’un infarctus foudroyant. Elle s’était réveillée un matin de printemps avec le seul homme qu’elle aimât jamais mort à ses côtés. A ça aussi, elle avait survécu.

Elle avait visité plus de 32 pays, toujours seule. Elle parlait sept langues. Pendant une courte période elle avait même été chanteuse. Elle avait eu deux ou trois succès et puis plus rien. A 40 ans, elle avait alors repris des études d’infirmière, métier qu’elle a exercé avec passion jusqu’à ses 65 ans. Ensuite, avec ses économies, elle s’est achetée une petite maison aux volets bleus, au bord d’un lac, avec piscine et jacuzzi où elle a coulé des jours heureux jusqu’au mois dernier.

Ce 25 novembre 2010, juste un mois avant Noël, un confrère lui avait annoncé qu’elle avait un cancer du colon. Mais par chance, ça n’était pas encore un cancer trop évolué, on pouvait l’opérer et lui faire une radiothérapie. Sauf que Susanne F. avait refusé. Comme ça, de but en blanc. Net et catégorique.

Bon nombre de blouses blanches ont dès lors tenté de lui expliquer les tenants et les aboutissants de cette décision. Mais, comme Susanne F. me l’a dit un soir, elle n’avait pas besoin de nos conseils puisqu’après tout, elle était infirmière de métier : elle savait. Elle savait qu’elle risquait une occlusion, une opération en urgence, une colostomie, et la mort. Mais elle s’en fichait pas mal, elle avait bien vécu. Pour elle, la maladie était actuellement l’évolution naturelle de la vie, et elle la voyait comme une chance de finir son chemin.

Tous les psychologues, les psychiatres et les assistantes sociales de l’hôpital l’ont examinée sous toutes les coutures, elle a passé tous les MMSE et autres tests, à la recherche d’une once, même infime, de sénilité dans son raisonnement.

Mais rien n’y fit. Susanne F. avait eu une belle vie, elle en avait maintenant assez. Point.

Un matin son fils était arrivé de Paris pour essayer de la déclarer sénile et de devenir son tuteur. Ça faisait près de quinze ans qu’il ne lui avait pas rendue visite. La maison aux volets bleus au bord du lac lui plaisait beaucoup. Surtout la piscine et le jacuzzi. Il s’y voyait bien. Susanne F. a même failli être placée sous sa tutelle. Mais la belle-fille, prise de remords, a avoué au dernier moment que les pommes de terre savamment dissimulées dans le lave-vaisselle l’avaient été par son propre mari.

Finalement, Susanne F. n’a jamais été déclarée sénile, car elle ne l’était pas. Et lors d’un des nombreux soirs où je lui faisais sa manucure, je ne cache pas que j’ai, moi aussi, essayé de comprendre. C’était surprenant. Cette femme, en si bon état général, si pleine de vie, si passionnante, avec encore tant à vivre, souhaitait s’arrêter là. C’était frustrant, pour nous, soignants. Totalement incompréhensible. Pour une fois qu’on prenait un cancer colorectal si tôt, la patiente refusait l’opération.

Susanne F. n’a jamais présenté le moindre signe de dépression, ni même de tristesse. Il semblait même qu’elle était ravie de la situation. Elle prenait la vie comme elle venait et acceptait tout ce qui s’ensuivait. La mort faisait, disait-elle, partie de la vie.

Un soir de garde peu mouvementé, dans le grand salon qui clignotait de guirlandes de Noël multicolores, je me rappelle de Susanne F. riant pendant que je vernissais ses ongles de rose 537 riviera. Nos efforts pour la convaincre l’amusaient beaucoup. Je me souviens également de cette bribe de conversation. Je lui expliquais qu’il fallait comprendre notre réaction, notre frustration. Nous, bien sûr, nous avions l’habitude que les patients s’accrochent à la vie, désespérément, même si celle ci n’en valait parfois même plus la peine.

Je me rappelle de Susanne F., comme si c’était hier. Elle m’a fixée de ses grands yeux bleus un court instant, puis elle m’a dit de sa voix forte et déterminée “Madame Docteur, est-ce-que vous avez des regrets, est-ce-qu’il y a des choses que vous aimeriez changer, ou avoir faites autrement ?” J’ai du bredouiller un maladroit “Bien sûr, un peu comme tout le monde je crois”.

“Et bien moi non, c’est là toute la différence”.

Aujourd’hui, alors que je lisais le journal en plein milieu de mes quelques jours de congés, j’ai souri. J’ai souri devant la rubrique nécrologique. J’ai souri devant le nom de Susanne F. Devant sa toute petite annonce.

Je n’avais encore jamais souri à l’annonce du décès d’un de mes anciens patients. Mais, étrangement, le souvenir de Susanne F. ne m’inspirait que de la joie. Comme si, soudainement, toutes les choses de l’univers étaient bel et bien à leur place. Toutes, sauf une : son fils avait finalement réussi à avoir la maison aux volets bleus.

Isabella se marie

Et c’est un jour heureux. On a décoré la grande salle et c’est joli, vraiment joli. On avait un petit budget, mais il y a tout de même près de 150 grues en origami suspendues au plafond. Chacun y a mis du sien.

Il y a un employé de mairie et un prêtre. Il y a toute la famille la plus proche, tous les gens qui comptent. Ses deux filles, Odile et Cécilia. Ses parents. La grande tante du Nord. Et bien sûr, l’homme qu’elle aime.

Isabella est jolie, genre carrément belle. Sa robe en satin blanc est entièrement rebrodée de perles et de cristaux, et elle lui fait un corps de sirène. Elle porte un long voile blanc piqué de petites fleurs en coton. Son mari l’attend là-bas, il est impatient. Elle sourit. Elle est encore plus belle quand elle sourit.

On la maquille, on la coiffe. Encore plus belle. On lui enlève sa sonde nasograstrique. Encore plus belle. On lui pose sa perruque. Encore plus belle. On dessine sa bouche au rouge à lèvre, et ses sourcils au crayon brun. Parfaite.

Isabella a un cancer, à un stade bien avancé. Elle est trop malade pour quitter, même momentanément, l’hôpital. Mais elle se marie. Parce qu’elle a cette chance que peu d’entre nous ont d’avoir rencontré son grand amour. Et qu’elle se rêve un avenir avec lui. Qu’elle n’a plus peur d’affronter la vie.

Elle se marie. Devant l’Etat et devant l’Eglise. En robe blanche. Auprès de sa famille, dans une grande salle spécialement décorée pour l’évènement. Comme tout le monde. Dans la joie. Comme tout le monde. Mais à l’hôpital. C’est tout. C’est la seule différence. Infime.

Elle avance vers Lui. La musique est belle. J’assiste à tout cela depuis la porte, à moitié dans le couloir. J’ai suivi le chemin d’un de ses regards. Il n’y a que de l’amour et de l’espoir ici.

C’est un très beau mariage.

Pour dire que, pour une fois, la vie est plus forte que la maladie et l’espoir plus fort que la mort. Voilà.

Equinoxe

Rose est le plus beau bébé du monde . Au moins.

Elle est toute petite, elle vient de naître. 2897 grammes. 49 cm. Elle sent bon le nouveau-né, de cette odeur adorable qu’ont tous les bébés, et dont toutes les mamans pourraient vous parler durant des heures. Elle est parfaite. Elle a de tout petits pieds mignons. De toutes petites mimines potelées. Elle dort. Elle dort paisiblement. Elle dort à poings fermés, couchée dans cette position typique du bébé. Un demi-sourire sur son visage. Quel beau spectacle.

Le temps est suspendu. Il fait nuit noire dehors. Tout est calme. Je la regarde dormir, fascinée par les mouvements de sa respiration. Inspire, expire, inspire, expire. Ô temps, suspend ton vol.

Rose est née ce matin à 7h30. Sa maman est morte. Une vie pour une autre. Je ne m’explique pas ce qui est arrivé. Une embolie amniotique à ce qu’ils ont dit, je n’ai pas tout compris. J’ai juste retenu que c’était une pathologie qui serait responsable de dix pourcents des décès maternels. J’avais oublié que l’on mourrait encore lors des accouchements. Que c’était rarissime, mais toujours possible.

Ils ont essayé de la sauver ta maman, petite Rose, à la maternité. Ils ont vidé la banque du sang. Ils t’ont sortie de là au plus vite et ils se sont affairés autour d’elle. Vite. Du sang, des plaquettes. Le matériel d’intubation, le massage cardiaque, le défibrillateur. Je suis désolée que ta maman soit morte ce matin. Une vie pour une autre, ce n’est pas comme ça que ça marche. Je m’excuse au nom de toute cette médecine qui n’a rien pu pour elle.

Je te parle. Ma puce… Je te câline. Papa n’est pas là, mais papa va venir. Attends encore un peu s’il-te-plaît. Attends que papa, dévasté, se recolle un peu. Il arrive. Il est en chemin.

Je suis près d’elle dans la pénombre, avec pour seule lumière dans cette obscurité celle des écrans de surveillance. Je suis au bord des larmes. Je ne sais pas pourquoi ça me touche de si près cette fois-ci.

Inspire, expire, inspire, expire.

Qu’est-ce-que je vais dire à ton papa, Rose, ma toute belle, mon bébé joli. Est-ce-que j’ai le droit de lui présenter mes condoléances, de lui dire que je comprends ? Que c’est normal qu’il soit au bord de craquer, qu’il ait envie de pleurer. Lui poser une main sur l’épaule, le prendre dans mes bras ? Où finit le médecin, où commence l’amie ? Quand franchirais-je le cap, quand serais-je trop proche ? Est-ce-que c’est si grave si ce soir je montre trop de compassion, trop d’empathie ? Si je laisse transparaître qu’au-delà d’une blouse blanche il y a un être humain ? Est-ce-que c’est vraiment mal, dis, Rose ? Est-ce-que c’est tellement grave ? Est-ce-que quelque chose de plus que ce froid professionnalisme ne ferait pas plus de bien à ton papa ? Est-ce-que ça veut dire qu’après ça je ne suis plus docteur, que je ne peux plus être ton docteur ? Dis, Rose ?

Qu’est-ce-qu’on va dire à papa, et comment ? Comment je peux lui dire que ce bébé souriant dans son sommeil va mal ? Comment je peux lui dire que ton EEG est presque plat … Comment je peux lui dire que tu es dans le coma ? Que tes chances de guérison sans séquelles majeures sont ridicules ? Que tu t’arrêtes de respirer, que tu fais des apnées depuis deux heures, qu’on ne te sauvera pas toi non plus ?

Inspire, expire, inspire, expire.

Rose, petit bébé mignon, dis-moi, comment va-t-on dire à papa que tout est fini ?

Papa n’est pas loin, Rose. Il est dans le couloir tu sais. Il n’a juste plus la force. Il est tout cassé, un peu comme toi. Il a l’impression que sa vie est finie, mais tu verras, il va aller mieux, il va se réparer, ne t’en fais pas. Il y a Florence et Aurélie, tes deux grandes soeurs. Il vivra pour elles. Il ne va pas se laisser mourir, c’est promis, c’est juré.

Tu verras.

Inspire, expire, inspire, expire.

Papa est tout près, juste derrière la porte. Il pleure. Il t’aime trop fort, c’est pour ça qu’il ne peut pas rentrer tu sais. Mais moi je suis là, Rose. Je ne vais nulle part.

Je pose ma grande main sur toi. Je te câline. Je sens sous mes doigts ton petit coeur qui ralentit. Ta poitrine se soulève de moins en moins. Tu t’arrêtes de respirer, tu recommences, tu t’arrêtes à nouveau. Puis plus rien.

Ma main est sur ton tout petit thorax. Tu ne respires plus. Tu es toute chaude, tu sens toujours bon le petit bébé mignon. J’ai envie de te prendre contre moi, de te serrer fort. Tu n’es pas seule, je suis là. Et papa est toujours tout près. Ton coeur s’est arrêté, n’aies pas peur, tout va bien.

Tout va bien.

Il est 5h50. Tu es le plus beau bébé du monde. Le plus beau bébé que j’ai jamais vu. Je ne bouge pas. J’ai toujours ma main délicatement posée sur toi. Dieu que tu es belle. Tu es parfaite.

Mais dis-moi, petite Rose, ma toute belle, mon bébé joli, comment vais-je pouvoir sortir d’ici, comment vais-je pouvoir te laisser là et continuer. Comment va-t-on dire à papa chéri que tu es partie…