C’est l’histoire de ma première intra-osseuse.
C’était une garde horrible. Depuis 17 heures, les gens affluaient avec leurs enfants. Par vagues de dix.
C’était ma sixième garde du mois, il était 4h30, je n’avais pas encore mangé. J’avais essayé vers 3 heures mais mon plat s’était, comme souvent, volatilisé comme par enchantement du petit frigo de l’office. Alors j’avais fait comme toujours, j’avais bu de l’eau à la place ; et du café. Beaucoup de café. Le chef s’était couché à 3h30 et, au bout de deux coups de fils qui étaient déjà de trop, j’avais rapidement compris qu’il valait mieux le laisser dormir. Il en allait de ma survie au sein de ce service.
Moi aussi j’étais épuisée, j’aurais donné n’importe quoi pour un petit quart d’heure de sieste.
Mais c’est là que Cléa a décidé d’arriver, et de bouleverser ma nuit.
Cléa a été le miracle de cette garde, rien de moins. Elle a été amenée à grands renforts de girophares et on ne nous avait même pas prévenus. Je pestais déjà. C’est vrai quoi, la moindre des choses c’est de prévenir quand il s’agit d’une urgence, non ? Non pas que ça aurait changé quelque chose, mais juste que j’aurais pu me préparer psychologiquement. Boire un demi litre de café en plus et me donner une ou deux claques. Prévoir l’aérosol d’Adré en cas d’intubation. Réveiller le chef… Enfin ça, faut voir.
"A priori à l’accueil ils ont dit que c’était pour une mort subite, ils ne jugent jamais utile de prévenir pour ça…" m’explique l’infirmière. Bon soit, mais tout de même.
La maman de Cléa avait retrouvé son bébé inerte dans son lit il y a une demie-heure. Elle l’a prise dans ses bras et lui a trouvé, disait-elle effrayée, "un air de petite poupée toute molle et glacée". Elle a essayé de la secouer un petit peu, mais doucement parce qu’elle sait "qu’il ne faut pas secouer un bébé". Et puis, comme rien ne marchait, elle a paniqué et a appelé le SAMU.
Donc voici Cléa, à peine deux mois, sur mon brancard immense du déchoc, en état de mort apparente. Et voici sa mère qui pleure et qui hurle de douleur dans le couloir. Le décor est planté. Mais c’est bizarre, j’ai l’impression que Cléa respire. Ca fait presque rire l’équipe. Non, sans blague, je ne peux pas prononcer le décès, elle respire, écoute toi-même, prend le stéthoscope. Faiblement, mais elle respire encore.
OK.
Là il me faut deux secondes et demie de silence pour me remettre de cette mort subite où il n’y a point de mort.
Il faut que je me reconnecte.
Bon, c’est parti. Un qui pose une voie, un qui prépare la perf, un qui cherche la table chauffante. Et toi, tu bipes le chef. Oui, même s’il dort.
Cléa est hypotherme à 35.4°C. Elle est archi-déshydratée. Elle frissonne, elle est marbrée de la tête aux pieds, elle présente une cyanose péribuccale et ses membres sont glacés. Bref, c’est clair, elle est en état de choc. Mais elle n’est pas morte.
Problème majeur numéro un, personne n’arrive à la perfuser. Ce n’est pas faute d’essayer. Il n’a pas rappelé le chef ? Rebipes-le, il y a quelque chose qui ne va pas là. Je réessaye aussi, pas moyen de trouver une veine. Son rythme cardiaque se ralentit sensiblement. Elle reste hypotherme malgré la table chauffante. La maman doit se demander ce qu’on fout là-dedans depuis tout ce temps. Personne n’a encore osé lui dire qu’il restait un souffle de vie à son bébé. On a trop peur de lui donner de faux espoirs. Ce serait encore pire.
Toujours pas de voie ? Appelle le chef sur la ligne directe de sa chambre de garde, son bip doit être foutu, c’est plutôt inhabituel qu’il ne réponde pas. Il répond toujours. Il DOIT répondre.
Les secondes passent, interminables. Cléa va très mal. Il faut absolument perfuser. Il faudra peut-être même intuber qui sait. J’ai trop peur d’intuber. J’ai fait ça quelques fois, quand j’étais externe en anesthésiologie. Je ne sais pas si je saurais le refaire. Je ne l’ai jamais fait sur un enfant aussi petit. Je ne pourrais pas, j’en suis presque sûre. C’est trop fragile tout ça, et ça fait bien trop longtemps. Mais où il est, le chef ?
Ne panique pas, ne panique pas, ne panique pas. Et puis soudain, comme un flash. Mon regard se pose sur la petite perçeuse, celle qu’on a reçue il y a un mois. Il y avait une formation, les internes n’étaient pas conviés, il fallait qu’on reste dans les services. Je m’y étais quand même incrustée, plus par curiosité, parce que je savais très bien que je ne poserai jamais de voie intra-osseuse. Bien sûr. Qu’ici il y aura toujours un chef sur place pour le faire. C’est aussi ce qu’ils nous avaient dit. Donc j’y étais allée, ça avait contrarié les hautes sphères hospitalières, mais tant pis. En théorie je sais faire, sur des mini-membres en plastique. J’ai "appris".
Et puis il faut dire qu’à ce moment-là, on pense tous la même chose : on ne va pas laisser mourir un miracle.
Voilà. C’était un de ces fameux moments où on se dit, dans notre tête d’interne, "Si je ne fais rien, le patient va mourir, c’est sûr. Alors autant tenter le tout pour le tout". Vous auriez dû voir leurs regards de fous quand je l’ai saisie, cette petite perçeuse. Ma mine paniquée. Le silence profond qui régnait d’un coup quand je l’ai approchée du tibia de Cléa.
"Mais, tu sais faire ? Tu es sûre ?"
Ben je crois que c’est ce qu’on va découvrir dans un instant.
Et, pendant que je traverse l’os, je m’entends hurler en direction de l’auxilière de puériculture "Va toquer à la porte de la chambre du chef, il faut qu’il vienne… Tout de suite!"
La voie intra-osseuse est posée. On a remplit Cléa à la vitesse de la lumière. Elle redevient un peu rose, sa fréquence cardiaque et sa tension remontent un chouia. C’est déjà ça. Elle se réchauffe. On dirait qu’elle va un peu mieux hein, dites… Et maintenant, qu’est-ce-que je suis censée faire ?
Mon coeur va imploser. Toute l’équipe soupire d’un coup, comme un seul homme, reprend son souffle. Ils me fixent. Pourquoi d’ailleurs ?
Le chef arrive enfin. Je suis tellement soulagée que je réfrène un "Ah tu tombes bien toi" que j’ai pourtant sur l’extrême bout de la langue. A la place je débite, à une vitesse inimaginable, sans même prendre la peine de respirer "Ben heu c’est Cléa, elle a 2 mois, on a tous cru qu’elle était morte mais elle respirait. Elle était déshydratée mais à fond hein, et on n’arrivait pas à la perfuser, c’était annoncé comme une mort subite mais elle n’était pas morte, sauf qu’elle allait mal et qu’elle était marbrée de partout et que j’ai cru qu’elle allait mourir alors du coup j’ai posé une VIO, on l’a perfusée, on l’a remplie à fond aussi du coup et maintenant je sais pas je crois qu’elle va un peu mieux mais je suis pas sûre et il faudra peut-être que tu l’intubes j’en sais rien moi je sais pas faire ça, je sais rien faire, je suis qu’interne et je sais pas mais je crois qu’elle va mieux et…" Je respire enfin, je me rends compte que des larmes coulent de mes yeux, je ne sais même pas pourquoi. Qu’est-ce-que ça vient faire là ce truc au goût salé ? Dieu merci le chef est là.
Je crois bien qu’il n’a rien compris à tout ce que je viens de déverser sur lui parce qu’il fixe le tibia de Cléa et qu’il me demande "Mais qu’est-ce t’as fait ?" comme ça, d’un air atone.
Un peu après, il me semble qu’il m’a complimentée. C’était bizarre, c’était flou, je ne me souviens plus bien, j’étais effondrée sur une chaise et j’étais ailleurs. J’étais en plein burn out.
Alors, même si l’hôpital fout le camp, même si le système de santé dépérît. Même si certains jours la mauvaise prise en charge des uns me bouffe, l’indifférence des autres me ronge, que je suis épuisée, que je meure de faim, que parfois c’est dur émotionnellement. Même si tout est désorganisé, que le matériel est vieux, que le chef est venu très tard, que parfois nos efforts sont anéantis.
Même si demain je serai aussi nulle que hier, même si c’est sûrement pas sorcier de poser une voie intra-osseuse et que je n’ai aucun mérite. Même si je vais peut-être rater toutes les autres, même s’il va m’arriver malheureusement de perdre l’un ou l’autre patient, parce qu’un miracle comme ça, c’est unique.
Oui, même si l’on croit tous ici, en dedans et en dehors, que l’hôpital français est foutu, des fois on y fait quand même des choses biens. On y voit des petits miracles. On travaille en équipe, on y est formés, on y apprend. On y pleure, on y rit, on y espère et on y regrette. Et on y empêche des bébés de mourir. Même sans trop savoir ce qu’on fait.
C’était la nuit de ma première intra-osseuse.
C’était aussi la nuit où j’ai annoncé la meilleure nouvelle de ma vie. "Madame, en fait Cléa n’est pas morte… Vous voulez que je vous emmène la voir ?"
