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Survie

C’est l’histoire de ma première intra-osseuse.

C’était une garde horrible. Depuis 17 heures, les gens affluaient avec leurs enfants. Par vagues de dix.

C’était ma sixième garde du mois, il était 4h30, je n’avais pas encore mangé. J’avais essayé vers 3 heures mais mon plat s’était, comme souvent, volatilisé comme par enchantement du petit frigo de l’office. Alors j’avais fait comme toujours, j’avais bu de l’eau à la place ; et du café. Beaucoup de café. Le chef s’était couché à 3h30 et, au bout de deux coups de fils qui étaient déjà de trop, j’avais rapidement compris qu’il valait mieux le laisser dormir. Il en allait de ma survie au sein de ce service.

Moi aussi j’étais épuisée, j’aurais donné n’importe quoi pour un petit quart d’heure de sieste.

Mais c’est là que Cléa a décidé d’arriver, et de bouleverser ma nuit.

Cléa a été le miracle de cette garde, rien de moins. Elle a été amenée à grands renforts de girophares et on ne nous avait même pas prévenus. Je pestais déjà. C’est vrai quoi, la moindre des choses c’est de prévenir quand il s’agit d’une urgence, non ? Non pas que ça aurait changé quelque chose, mais juste que j’aurais pu me préparer psychologiquement. Boire un demi litre de café en plus et me donner une ou deux claques. Prévoir l’aérosol d’Adré en cas d’intubation. Réveiller le chef… Enfin ça, faut voir.

"A priori à l’accueil ils ont dit que c’était pour une mort subite, ils ne jugent jamais utile de prévenir pour ça…" m’explique l’infirmière. Bon soit, mais tout de même.

La maman de Cléa avait retrouvé son bébé inerte dans son lit il y a une demie-heure. Elle l’a prise dans ses bras et lui a trouvé, disait-elle effrayée, "un air de petite poupée toute molle et glacée". Elle a essayé de la secouer un petit peu, mais doucement parce qu’elle sait "qu’il ne faut pas secouer un bébé". Et puis, comme rien ne marchait, elle a paniqué et a appelé le SAMU.

Donc voici Cléa, à peine deux mois, sur mon brancard immense du déchoc, en état de mort apparente. Et voici sa mère qui pleure et qui hurle de douleur dans le couloir. Le décor est planté. Mais c’est bizarre, j’ai l’impression que Cléa respire. Ca fait presque rire l’équipe. Non, sans blague, je ne peux pas prononcer le décès, elle respire, écoute toi-même, prend le stéthoscope. Faiblement, mais elle respire encore.

OK.

Là il me faut deux secondes et demie de silence pour me remettre de cette mort subite où il n’y a point de mort.

Il faut que je me reconnecte.

Bon, c’est parti. Un qui pose une voie, un qui prépare la perf, un qui cherche la table chauffante. Et toi, tu bipes le chef. Oui, même s’il dort.

Cléa est hypotherme à 35.4°C. Elle est archi-déshydratée. Elle frissonne, elle est marbrée de la tête aux pieds, elle présente une cyanose péribuccale et ses membres sont glacés. Bref, c’est clair, elle est en état de choc. Mais elle n’est pas morte.

Problème majeur numéro un, personne n’arrive à la perfuser. Ce n’est pas faute d’essayer. Il n’a pas rappelé le chef ? Rebipes-le, il y a quelque chose qui ne va pas là. Je réessaye aussi, pas moyen de trouver une veine. Son rythme cardiaque se ralentit sensiblement. Elle reste hypotherme malgré la table chauffante. La maman doit se demander ce qu’on fout là-dedans depuis tout ce temps. Personne n’a encore osé lui dire qu’il restait un souffle de vie à son bébé. On a trop peur de lui donner de faux espoirs. Ce serait encore pire.

Toujours pas de voie ? Appelle le chef sur la ligne directe de sa chambre de garde, son bip doit être foutu, c’est plutôt inhabituel qu’il ne réponde pas. Il répond toujours. Il DOIT répondre.

Les secondes passent, interminables. Cléa va très mal. Il faut absolument perfuser. Il faudra peut-être même intuber qui sait. J’ai trop peur d’intuber. J’ai fait ça quelques fois, quand j’étais externe en anesthésiologie. Je ne sais pas si je saurais le refaire. Je ne l’ai jamais fait sur un enfant aussi petit. Je ne pourrais pas, j’en suis presque sûre. C’est trop fragile tout ça, et ça fait bien trop longtemps. Mais où il est, le chef ?

Ne panique pas, ne panique pas, ne panique pas. Et puis soudain, comme un flash. Mon regard se pose sur la petite perçeuse, celle qu’on a reçue il y a un mois. Il y avait une formation, les internes n’étaient pas conviés, il fallait qu’on reste dans les services. Je m’y étais quand même incrustée, plus par curiosité, parce que je savais très bien que je ne poserai jamais de voie intra-osseuse. Bien sûr. Qu’ici il y aura toujours un chef sur place pour le faire. C’est aussi ce qu’ils nous avaient dit. Donc j’y étais allée, ça avait contrarié les hautes sphères hospitalières, mais tant pis. En théorie je sais faire, sur des mini-membres en plastique. J’ai "appris".

Et puis il faut dire qu’à ce moment-là, on pense tous la même chose : on ne va pas laisser mourir un miracle.

Voilà. C’était un de ces fameux moments où on se dit, dans notre tête d’interne, "Si je ne fais rien, le patient va mourir, c’est sûr. Alors autant tenter le tout pour le tout". Vous auriez dû voir leurs regards de fous quand je l’ai saisie, cette petite perçeuse. Ma mine paniquée. Le silence profond qui régnait d’un coup quand je l’ai approchée du tibia de Cléa.

"Mais, tu sais faire ? Tu es sûre ?"

Ben je crois que c’est ce qu’on va découvrir dans un instant.

Et, pendant que je traverse l’os, je m’entends hurler en direction de l’auxilière de puériculture "Va toquer à la porte de la chambre du chef, il faut qu’il vienne… Tout de suite!"

La voie intra-osseuse est posée. On a remplit Cléa à la vitesse de la lumière. Elle redevient un peu rose, sa fréquence cardiaque et sa tension remontent un chouia. C’est déjà ça. Elle se réchauffe. On dirait qu’elle va un peu mieux hein, dites… Et maintenant, qu’est-ce-que je suis censée faire ?

Mon coeur va imploser. Toute l’équipe soupire d’un coup, comme un seul homme, reprend son souffle. Ils me fixent. Pourquoi d’ailleurs ?

Le chef arrive enfin. Je suis tellement soulagée que je réfrène un "Ah tu tombes bien toi" que j’ai pourtant sur l’extrême bout de la langue. A la place je débite, à une vitesse inimaginable, sans même prendre la peine de respirer "Ben heu c’est Cléa, elle a 2 mois, on a tous cru qu’elle était morte mais elle respirait. Elle était déshydratée mais à fond hein, et on n’arrivait pas à la perfuser, c’était annoncé comme une mort subite mais elle n’était pas morte, sauf qu’elle allait mal et qu’elle était marbrée de partout et que j’ai cru qu’elle allait mourir alors du coup j’ai posé une VIO, on l’a perfusée, on l’a remplie à fond aussi du coup et maintenant je sais pas je crois qu’elle va un peu mieux mais je suis pas sûre et il faudra peut-être que tu l’intubes j’en sais rien moi je sais pas faire ça, je sais rien faire, je suis qu’interne et je sais pas mais je crois qu’elle va mieux et…" Je respire enfin, je me rends compte que des larmes coulent de mes yeux, je ne sais même pas pourquoi. Qu’est-ce-que ça vient faire là ce truc au goût salé ? Dieu merci le chef est là.

Je crois bien qu’il n’a rien compris à tout ce que je viens de déverser sur lui parce qu’il fixe le tibia de Cléa et qu’il me demande "Mais qu’est-ce t’as fait ?" comme ça, d’un air atone.

Un peu après, il me semble qu’il m’a complimentée. C’était bizarre, c’était flou, je ne me souviens plus bien, j’étais effondrée sur une chaise et j’étais ailleurs. J’étais en plein burn out.

Alors, même si l’hôpital fout le camp, même si le système de santé dépérît. Même si certains jours la mauvaise prise en charge des uns me bouffe, l’indifférence des autres me ronge, que je suis épuisée, que je meure de faim, que parfois c’est dur émotionnellement. Même si tout est désorganisé, que le matériel est vieux, que le chef est venu très tard, que parfois nos efforts sont anéantis.

Même si demain je serai aussi nulle que hier, même si c’est sûrement pas sorcier de poser une voie intra-osseuse et que je n’ai aucun mérite. Même si je vais peut-être rater toutes les autres, même s’il va m’arriver malheureusement de perdre l’un ou l’autre patient, parce qu’un miracle comme ça, c’est unique.

Oui, même si l’on croit tous ici, en dedans et en dehors, que l’hôpital français est foutu, des fois on y fait quand même des choses biens. On y voit des petits miracles. On travaille en équipe, on y est formés, on y apprend. On y pleure, on y rit, on y espère et on y regrette. Et on y empêche des bébés de mourir. Même sans trop savoir ce qu’on fait.

C’était la nuit de ma première intra-osseuse.

C’était aussi la nuit où j’ai annoncé la meilleure nouvelle de ma vie. "Madame, en fait Cléa n’est pas morte… Vous voulez que je vous emmène la voir ?"

Equinoxe

Rose est le plus beau bébé du monde . Au moins.

Elle est toute petite, elle vient de naître. 2897 grammes. 49 cm. Elle sent bon le nouveau-né, de cette odeur adorable qu’ont tous les bébés, et dont toutes les mamans pourraient vous parler durant des heures. Elle est parfaite. Elle a de tout petits pieds mignons. De toutes petites mimines potelées. Elle dort. Elle dort paisiblement. Elle dort à poings fermés, couchée dans cette position typique du bébé. Un demi-sourire sur son visage. Quel beau spectacle.

Le temps est suspendu. Il fait nuit noire dehors. Tout est calme. Je la regarde dormir, fascinée par les mouvements de sa respiration. Inspire, expire, inspire, expire. Ô temps, suspend ton vol.

Rose est née ce matin à 7h30. Sa maman est morte. Une vie pour une autre. Je ne m’explique pas ce qui est arrivé. Une embolie amniotique à ce qu’ils ont dit, je n’ai pas tout compris. J’ai juste retenu que c’était une pathologie qui serait responsable de dix pourcents des décès maternels. J’avais oublié que l’on mourrait encore lors des accouchements. Que c’était rarissime, mais toujours possible.

Ils ont essayé de la sauver ta maman, petite Rose, à la maternité. Ils ont vidé la banque du sang. Ils t’ont sortie de là au plus vite et ils se sont affairés autour d’elle. Vite. Du sang, des plaquettes. Le matériel d’intubation, le massage cardiaque, le défibrillateur. Je suis désolée que ta maman soit morte ce matin. Une vie pour une autre, ce n’est pas comme ça que ça marche. Je m’excuse au nom de toute cette médecine qui n’a rien pu pour elle.

Je te parle. Ma puce… Je te câline. Papa n’est pas là, mais papa va venir. Attends encore un peu s’il-te-plaît. Attends que papa, dévasté, se recolle un peu. Il arrive. Il est en chemin.

Je suis près d’elle dans la pénombre, avec pour seule lumière dans cette obscurité celle des écrans de surveillance. Je suis au bord des larmes. Je ne sais pas pourquoi ça me touche de si près cette fois-ci.

Inspire, expire, inspire, expire.

Qu’est-ce-que je vais dire à ton papa, Rose, ma toute belle, mon bébé joli. Est-ce-que j’ai le droit de lui présenter mes condoléances, de lui dire que je comprends ? Que c’est normal qu’il soit au bord de craquer, qu’il ait envie de pleurer. Lui poser une main sur l’épaule, le prendre dans mes bras ? Où finit le médecin, où commence l’amie ? Quand franchirais-je le cap, quand serais-je trop proche ? Est-ce-que c’est si grave si ce soir je montre trop de compassion, trop d’empathie ? Si je laisse transparaître qu’au-delà d’une blouse blanche il y a un être humain ? Est-ce-que c’est vraiment mal, dis, Rose ? Est-ce-que c’est tellement grave ? Est-ce-que quelque chose de plus que ce froid professionnalisme ne ferait pas plus de bien à ton papa ? Est-ce-que ça veut dire qu’après ça je ne suis plus docteur, que je ne peux plus être ton docteur ? Dis, Rose ?

Qu’est-ce-qu’on va dire à papa, et comment ? Comment je peux lui dire que ce bébé souriant dans son sommeil va mal ? Comment je peux lui dire que ton EEG est presque plat … Comment je peux lui dire que tu es dans le coma ? Que tes chances de guérison sans séquelles majeures sont ridicules ? Que tu t’arrêtes de respirer, que tu fais des apnées depuis deux heures, qu’on ne te sauvera pas toi non plus ?

Inspire, expire, inspire, expire.

Rose, petit bébé mignon, dis-moi, comment va-t-on dire à papa que tout est fini ?

Papa n’est pas loin, Rose. Il est dans le couloir tu sais. Il n’a juste plus la force. Il est tout cassé, un peu comme toi. Il a l’impression que sa vie est finie, mais tu verras, il va aller mieux, il va se réparer, ne t’en fais pas. Il y a Florence et Aurélie, tes deux grandes soeurs. Il vivra pour elles. Il ne va pas se laisser mourir, c’est promis, c’est juré.

Tu verras.

Inspire, expire, inspire, expire.

Papa est tout près, juste derrière la porte. Il pleure. Il t’aime trop fort, c’est pour ça qu’il ne peut pas rentrer tu sais. Mais moi je suis là, Rose. Je ne vais nulle part.

Je pose ma grande main sur toi. Je te câline. Je sens sous mes doigts ton petit coeur qui ralentit. Ta poitrine se soulève de moins en moins. Tu t’arrêtes de respirer, tu recommences, tu t’arrêtes à nouveau. Puis plus rien.

Ma main est sur ton tout petit thorax. Tu ne respires plus. Tu es toute chaude, tu sens toujours bon le petit bébé mignon. J’ai envie de te prendre contre moi, de te serrer fort. Tu n’es pas seule, je suis là. Et papa est toujours tout près. Ton coeur s’est arrêté, n’aies pas peur, tout va bien.

Tout va bien.

Il est 5h50. Tu es le plus beau bébé du monde. Le plus beau bébé que j’ai jamais vu. Je ne bouge pas. J’ai toujours ma main délicatement posée sur toi. Dieu que tu es belle. Tu es parfaite.

Mais dis-moi, petite Rose, ma toute belle, mon bébé joli, comment vais-je pouvoir sortir d’ici, comment vais-je pouvoir te laisser là et continuer. Comment va-t-on dire à papa chéri que tu es partie…

Petite maltraitance ordinaire Acte II

Par chez nous, on l’appelle Crispy. Bien sûr que ce n’est pas son vrai prénom. Mais on l’a baptisé comme ça parce qu’il mange toujours des pâtes crues. Partout où il va, Crispy emmène un paquet de pâtes. Ce soir ce sont de petites coquillettes qu’il croque par poignées.

Il souffre d’une sclérose tubéreuse de Bourneville. La sclérose tubéreuse, c’est une maladie génétique grave qui se caractérise par le développement de nombreuses micro-tumeurs bénignes dans les organes. En fait, si vous regardiez son scanner cérébral avec attention, vous pourriez voir de nombreux tubers dans le lobe frontal, responsables de comportements parfois hasardeux comme, par exemple, du grignotage de coquillettes ou de torsades crues.

Cette maladie fait également de lui un épileptique très sévère, ce qui lui vaut des doses de Sabril monstrueuses. De tête, il me semble me souvenir qu’il en est à 1000 mg le matin et 1500 le soir.  Et encore, ne parlons pas de la Dépakine et du Rivotril. Bref, une vraie dose d’éléphant.

Et tout ça réunit, les tubers cérébraux, l’épilepsie, et les doses phénoménales de médicaments, font de lui un adolescent aux réactions imprévisibles.

Ce n’est pas la première fois que Crispy agresse ses parents. On le connait bien ici. Sauf que, maintenant, Crispy a presque 16 ans, le gabarit d’un homme, et est plutôt du type David Douillet que Ben Stiller. Ce soir, son père est couvert d’hématomes et de plaies. Sous le col de sa chemise, j’aperçois très nettement des marques de strangulation. Et, sous son oeil droit, une gigantesque griffure. La maman est un peu moins amochée, mais à peine.

Là, on peut dire que Crispy a fait fort. A part ça, il a tout démolli chez lui, a sauté du balcon du deuxième étage et s’est jeté sous un bus qui l’a évité de justesse, traumatisant probablement à vie le malheureux conducteur. Et puis, encore plus secondairement, il s’est scarifié l’ensemble des avant-bras, s’est enfoncé une pointe de compas dans l’index, et s’est brûlé quelques cheveux au briquet. Une broutille.

Cela va sans dire que cette fois-ci, la famille de Crispy est à bout. Surtout ses parents. D’ailleurs, ce qui est surprenant, c’est que Crispy ne s’en prend jamais à ses frères et soeurs. La soeur cadette, Mélina, 12 ans, présente ce soir-là, est la seule à avoir un peu d’autorité sur lui et à réussir à le canaliser et à le maintenir dans ce box étroit. C’est uniquement grâce à elle qu’il ne s’est pas encore enfui. Comme si, cette fois ci, c’était un peu l’histoire d’un enfant dont les parents ne comblent pas les espérances. Ils sont patients, ils essayent vraiment de bien faire, et ils sont très aimants, mais ça ne lui suffit pas. Bien sûr qu’il a des tumeurs cérébrales frontales qui sont la cause de cette violence. Ce n’est pas cohérent puisque c’est maladif. Néanmoins, c’est uniquement envers eux qu’il exprime toute son agressivité.

Les relations humaines sont surprenantes, notamment entre parents et enfants. Comme si tout cela n’était que le fruit d’une placide et tacite confiance. Que l’amour filial n’était pas une évidence. Que l’on se rêve, au choix, les enfants ou les parents idéaux. Et puis que l’on se figure une guérison miraculeuse, ou tout du moins une vie agréable malgré la maladie.  Bref, et cela encore plus en médecine, tout dans l’existence n’est qu’une question d’espoirs déchus.

On ne dirait pas, à le voir, que Crispy a occupé sa journée à de pareils méfaits. Il est assis sur le brancard, souriant, et il caresse très tendrement les cheveux de sa mère. Il nous laisse l’examiner calmement. Les parents, assis derrière nous, commencent même à envisager la possibilité de rentrer chez eux avec lui.

Je ne sais pas ce qui nous a décidées, la chef de garde et moi-même, à finalement l’hospitaliser en secteur fermé de psychiatrie. Est-ce le fait qu’il ait subitement renversé le brancard (bloquant ainsi notre seule issue de sortie), jeté son père à terre en le rouant de coups de pied, ou se soit mis à nous menacer toutes les deux ? Allez savoir…

Crispy est parti se reposer un petit moment, isolé en chambre seul, le temps d’un séjour, le temps d’aller mieux, le temps de rééquilibrer ses traitements. Jusqu’à la prochaine fois.

Car il n’y a pas que les enfants qui sont battus. Les parents et les docteurs aussi peuvent être couverts de bleus… et de plein débris de coquillettes.

Just a little respect baby when you come home

Qui que vous soyez, de n’importe quel horizon, où que vous puissiez être, en médecine, quand vous êtes une femme, il y aura toujours quelque part un crétin misogyne.

Vu sous cet angle, ça fait très fataliste. Je vous entendrais presque dire en souriant que j’exagère quand même un peu. Moi-même hier matin encore je n’y croyais pas, pourtant c’est vrai. C’est détestable, ignoble, écœurant. Mais c’est vrai.

Et soudain, presque brutalement, hier au soir, j’ai pris conscience de l’existence d’une infinie misogynie médicale.

Dans le fond, j’ai toujours cru, naïvement au demeurant, que si un jour je parvenais au statut de PUPH, mon opinion serait considérée avec un minimum d’attention. C’était un fait acquis.

Me voilà donc, forte de toutes ces convictions. Je suis debout près du lit de cette petite fille et, dans un coin de ma tête, la petite fille que j’étais moi-même porte cette certitude-là, bien ancrée, que quand elle sera grande, si du moins elle travaille dur, elle obtiendra le respect de ses pairs. Quoi de plus évident.

Il est 21 heures. Célia convulse depuis trois heures. Quand elle était petite, vers 4 mois, elle a été hospitalisée dans ce même hôpital pour une banale bronchiolite. C’était il y a 10 ans. Ce soir d’hiver, vers 20 heures, ma chef est passée dans le couloir qui menait à sa chambre. Par hasard. Comme dans un film elle a dépassé le box de Célia, puis est revenue sur ses pas. Ce court instant lui a suffit pour voir ce que personne d’autre avant elle n’avait vu. Ce furtif mouvement de ce minuscule pouce de bébé. Ce soir-là, dans le noir, deux secondes ont suffit à une jeune pédiatre pour poser le diagnostic de Syndrome de West. Célia est donc très malade. Les deux premières années de sa vie, elle présentera une épilepsie résistante à tous les traitements. Mais la perspicacité de la pédiatre qui passait lui a permis d’échapper à son destin d’encéphalopathe. Célia est allée dans une école normale, où les enfants vivent des vies normales d’enfants qui jouent, rient, jouent au ballon et apprennent à lire et à écrire.

A l’âge de deux ans, son épilepsie a pu être opérée. Elle a été guérie durant huit ans. Et hier matin à 7h30 elle a fait une crise, puis deux, puis trois, devant son père anéanti.

A 19 heures nous étions tous près d’elle quand elle a posé sa main sur le bras de celle qui l’avait "guérie" autrefois et a murmuré "je sens que tout recommence" avant de perdre le contact. C’est à ce moment précis qu’elle a débuté ce que nous appelons un état de mal épileptique, ce qui signifie qu’elle n’est plus, dès lors, revenue à l’état de conscience.

On ne guérit jamais d’un Syndrome de West.

Il est 21 heures. Je suis près d’elle. Celle qui est sa pédiatre depuis toujours essaye de la sauver : l’urgence absolue c’est de faire céder la crise pour limiter la souffrance cérébrale. Valium, Phénobarbital, Prodilantin. Je regarde les gouttes s’écouler une à une dans sa veine tandis que tous nous espérons une amélioration.

Son père est resté dans le couloir. Je l’ai portée jusque dans ce lit car son brancard ne rentrait pas dans l’ascenseur. Elle convulse toutes les deux minutes. Son pouce reprend ce même mouvement saccadé qu’il y a dix ans. Je la maintiens pour qu’elle ne se blesse pas.

Je lui parle tout bas.

Elle a beaucoup vomi. Je lui ai tenu la tête bien sur le côté pour qu’elle n’inhale pas.

Je lui ai caressé les cheveux en espérant la rassurer.

Durant trois heures. Pour l’heure, je ne sais faire que ça. On arrive à la fin de la dose massive d’anticonvulsivants que nous lui avons administrée. Ma chef cherche déjà la solution suivante. D’autant qu’on ne peut pas la passer au scanner tant que son état ne s’est pas stabilisé, et qu’on ne sait pas ce qui se passe dans son cerveau.

Je croise plusieurs fois le regard de sa pédiatre. Le pousse-seringue sonne la pré-fin et elle est inquiète. Moi aussi. En plus, nous ne sommes pas très optimistes.

Enfin Célia se calme. Une demie-heure sans crise. On dirait bien que c’est fini, que nous avons réussi à faire céder les convulsions. Nous sommes comme vidées. J’ai mal partout. Mais tout le monde ici sourit. Maintenant, Célia peut aller au scanner, puis en Réa dans le grand CHU du département. Ce petit moment de vie plein d’émotions et de soulagement, je tenais à le partager d’abord, avant toute chose.

Car c’est là qu’est arrivé le médecin du SAMU. Qu’on lui a tout raconté, le diagnostic il y a dix ans, la récidive, ce que nous avons fait pour elle ce soir, comment nous l’avons intubée avec des moyens dérisoires, perfusée, portée jusqu’ici, bref, comment nous l’avons empêchée de mourir. Puis quoi faire en cas de nouvelle crise, même si nous savons toutes deux que c’est fini pour ce soir. Nous passons la main. Après avoir fait le plus dur, le plus sale boulot. Ma chef sourit, et imaginez moi, gonflée d’admiration, hocher la tête à ses côtés.

Puis imaginez le médecin du SAMU qui s’adresse à elle comme si elle était une attardée. Qui n’a rien compris à notre précieuse prise en charge. Qui se moque de nos conseils. Et qui se fendra finalement d’un petit "Allez Mesdames, laissez passer l’homme de la situation maintenant qu’il est arrivée vous sauver" avant de partir.

Célia doit être au scanner à l’heure où j’écris ces lignes. Nous sommes toutes les deux dans une chambre vide au lit défait où, quelques minutes plus tôt, nous nous battions pour sa vie. Debout, les bras ballants. Alors c’est donc ça, quand je serai grande, aussi grande que je sois, quelque soit le nombre de thèses que je soutiendrai et le nombre de concours que je passerai, il n’y aura pas de respect. A la fin, il ne restera qu’un imbécile misogyne qui attendra de moi que je sois jolie, bien maquillée, et que je cuisine aussi bien que le faisait sa vieille mère. Qui ne respectera ni ma parole ni mon travail. Même si je deviens vraiment douée, même si j’ai sauvé une petite fille.

Je suis déçue, j’avoue. Le regard de ma chef fixe dans le vide une tangible réalité. Elle serre les dents, elle ne sourit plus. Je l’entends murmurer "crétin" entre ses lèvres. Puis elle sort. Je reste là. Je fixe le lit vide où j’ai porté une petite fille très mal en point il y a trois heures de cela.

Au moins, Célia ne convulse plus… Et en moi résonnent les mots familiers du serment d’Hippocrate :
« Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.
J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité.
Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque
».

Bien triste soirée.

Sortie de garde un samedi soir, pour se détendre un peu

Palmarès des phrases inattendues, drôles et/ou déplacées mais toujours saugrenues des patients et de leur famille. Ces phrases qui nous interrogent…

La mère, devant sa fille en état de mal convulsif : "Oh j’aime bien votre serre-tête, il est joli !"
Hum… Merci… ?

L’épouse, auprès de son mari en arrêt cardiaque, juste avant le premier choc :
"Oh lala, oh la lala, avec tout ça je ne sais même pas si je n’ai pas oublié d’éteindre le gaz".
Silence… Suspens… Clear… Choc… Puis :
"Ah si je l’ai fait."
Silence… Suspens… Clear… Choc… Puis :
"Oh mince, j’ai laissé la porte ouverte en partant, j’espère qu’on ne va pas se faire cambrioler…"
Ca, ce serait un sacré coup dur quand même…

Le mari, à côté de sa femme à qui on vient d’annoncer un cancer :
"Merde, merde, merde ! Je te l’avais dit qu’on devait prendre l’assurance annulation pour le voyage en Italie, mais tu ne veux jamais m’écouter ! Et comment on va faire maintenant hein ??"
Re-coup dur.

Dans la même lignée, la soeur de la patiente lors de la consultation d’annonce d’un cancer du sein :
"Pfff tu sais quoi , c’est de ça qu’Annabelle est morte l’an dernier, elle a drôlement souffert dis donc."
Très contributif, merci beaucoup pour votre aide Madame.

Une bonne soeur, enceinte, en consultation gynéco :
"Mais dites-moi Docteur, ça peut s’attraper à la piscine ça ?"
Euuh… Ca dépend, comment était le maître nageur ?

Au téléphone :
"Bonjour, c’est le médecin de l’hôpital où est votre papa…
- Il est décédé ?
- Non, l’opération s’est très bien passée ! Il vous demande.
- Ah merde alors ! …"
Silence contris. Le Docteur Stitchette s’est absentée, veuillez laisser un message après le bip sonore. Biiiip.

La petite patiente démente :
"J’ai connu le Docteur (le médecin chef en l’occurence) du temps où il était gigolo, dans les années 20.
- Mais, Madame, en quelle année croyez vous que nous soyons ?
- 2060."
Arf.

A nouveau au téléphone :
"Oui bonjour, les Urgences ?
- Oui…
- Oui bon alors en fait je voudrais faire une tarte à mon petit fils, mais la pâte à tarte est périmée : je peux encore l’utiliser ?"
Quel est selon vous le sens du mot "Urgences" ?…

Et le mot de la fin, les petites phrases du MMS :
"Vous êtes très jolie." –> Merci
"Suce cochonne." –> On a demandé une phrase avec sujet-verbe-complément Ducon.
"Je voudrais ne pas avoir de rides aux fesses." –> Voilà, par exemple, bien.

Ce n’est sans doute pas grave mais…

L’effet parapluie est une entité à part entière du milieu hospitalier, et, la plupart du temps, c’est l’interne de garde qui en fait les frais, avec plus ou moins de patience et de douceur selon son état de lassitude.

Vous l’effleurez du bout des doigts lorsque vous voyez pour la première fois la mention "Interne de garde prévenu(e)" un matin sur la feuille des transmissions infirmières.

"Monsieur X a fait une chute, interne de garde prévenue"

"Madame Unetelle a eu des diarrhées malodorantes, interne de garde prévenue"

"Monsieur Bidulechose a eu une douleur thoracique, externe prévenu" (Ben oui on n’a pas retrouvé le numéro de bip de l’interne, alors on a filé le bébé au premier malheureux qui passait par là Monsieur le Juge, vous comprenez n’est-ce-pas ?)

"Douleur du membre inférieur, Docteur Stitchette avisée" (quoi tu connais pas mon nom crétin ? Je me suis pourtant déjà présentée trois fois ce soir…)

"Sat à 98%, interne de garde avisée" (à 4h du matin bien sûr, sinon c’est pas rigolo"

Et le sublime "Chute à 5h00, interne de garde prévenue, a rappelé du mess" (genre j’ai pas le droit de manger un croûton de pain rassi à 5h du matin…)

J’appelais ça les soirées "coup de fil à un ami". "La sat est à 98%" (c’est cool)," la glycémie est à 1.1" (me réveille pas avec tes conneries), "sur la prescription c’est marqué, en cas de dextro supérieur à 2, administrer quatre unités d’insuline. Le dextro est à 3, mais quatre unités d’un coup c’est beaucoup non ?" (humpf), "il y a trois heures quand on a fait la tournée, on a eu un dextro marqué cétose, je me suis dit qu’il fallait quand même que je t’appelle. (Argh) Ah c’est important ? Mais c’est que je ne sais plus le dextro de qui c’était moi !"

Oui, parfois l’effet parapluie a du bon, mais trop tard. Comme ce soir-là par exemple.

"Oui c’est l’interne de garde, vous m’avez bipée?
– Oui, euh, bon, hum, c’est sans doute pas grave hein, mais je t’appelle pour te dire que Mme Phlébite a très très mal dans le mollet droit depuis ce midi, c’est tout dur et chaud quoi. Bon j’y ai collé un Efferalgan codéiné, mais ça n’a rien changé."

Lol.

"Et là, depuis 16heures cette aprèm, elle a du mal à respirer, et elle a une grosse douleur basi-thoracique. La sat est à 68%, les puls à 130, et la tension à 8/6."

Sueurs froides.

"Je ne voulais pas te déranger mais son fils qui est cardiologue et sa belle-fille qui est infirmière…"

Panique.

"… ont dit que je devais t’appeler. Bon, ce n’est sans doute pas grave mais dans le doute hein"

Merde, on va avoir un procès,  ça y est.

"Tu ne t’es pas dit qu’elle faisait une embolie pulmonaire sur une phlébite non ?
– Ben noooon… Je ne pense pas."

Les femmes et les enfants d’abord ! Le navire prend l’eau là !

Verdict bien sûr : Embolie pulmonaire massive bilatérale. Et finalement, je crois que le meilleur moment c’est celui où la chef des Urgences Générales ce soir-là s’est fendue d’un "c’est pas une urgence". Ah ? "Ben non, ta patiente, elle est vieille". Ben voyons.

Ma première garde

On n’oublie jamais sa première garde.

Lorsqu’il récupère le bip et qu’il croise sur le chemin de la chambre de garde des dizaines de collègues arborant fièrement sur leur visage un sentiment de liberté ("non c’est pas moi cette nuit !"), un profond sentiment de désolation s’abat soudainement sur l’interne de garde. La nuit, dans les Hôpitaux Universitaires, on se rend soudain compte à quel point le mauvais goût est cultivé et poussé à l’extrême, jusque dans l’assiette. Sur ce point j’ai eu de la chance. Ma première garde je ne l’ai pas faite au sein d’un CHU. Je l’ai faite dans mon service de Réeducation, qui incluait pour l’occasion un service de Médecine Gériatrique, une Unité Cognitive, un service de Soins Médico-Techniques Importants (doux euphémisme pour mouroir), un service de Gérontopsychiatrie, et une maison de retraite en bonne et due forme (bref, ses beaux habits du dimanche quoi). Oui, tout ça pour moi. 600 patients, la nuit, et moi. A vous en donner des sueurs froides d’interne.

Mais de mauvais goût point s’en faut. C’était l’hiver et tout était emprunt d’une certaine chaleur humaine. De la déco de Noël par ci, de la douceur infirmière par là. Presque rassurant. Et puis j’avais un chef qui avait eu pitié de moi et m’avait laissé son numéro de portable "au cas où jusqu’à minuit", en plus de celui du chef d’astreinte, pour me rassurer.

Et bien malgré cela, me voilà blottie dans ma chambre de garde, sous une couverture qui gratte, un noeud dans le ventre, à fixer le bip avec effroi, les mains jointes, priant pour qu’il ne sonne pas, à deux doigts d’effectuer une danse de la pluie et de sacrifier un poulet sur l’autel du Grand Dieu du Bip. Toute la nuit. Et là, à cinq heures du matin, le drame : le bip sonne. Sur le point d’appeler mon chef pour hurler dans le combiné "oh mon Dieu c’est horriiiible le bip a sonné", je me rappelle toutefois qu’il vaut mieux rappeler avant, histoire de voir de quoi il s’agit. A demie en larmes je rappelle : "Oui c’est l’Interne de Garde, vous m’avez bipée ?" et là, le soulagement : "Oui c’est pour te dire que Monsieur Décèsplusqu’attendu vient de mourir, il faudrait venir faire le certificat de décès".

Je n’ai eu que cet appel cette nuit-là et heureusement car ce seul certificat m’a pris au moins 40 minutes à remplir (10 minutes le temps de le découvrir ; 5 minutes le temps d’enregistrer que non, arrêt cardiaque, ce n’est pas une cause de décès recevable ; 20 minutes de réflexion intense genre mais qu’est-ce-que je vais écrire alors ? ; et 5 minutes de remplissage parce que bon là quand même il faut écrire quelque chose).

Des histoires de garde tout le monde en a, et elles feront l’objet du prochain post. Car cette garde a été ma première et dernière garde calme. Ce soir-là, le Grand Dieu du Bip m’avait entendue.

Le pardon

Le pardon, en Médecine, je ne l’ai pas rencontré souvent. Ni dans les yeux des patients, ni dans l’esprit de mes confrères. Pourtant je l’ai souvent espéré, parfois quémandé, rarement obtenu. Pardon pour rien, pardon de convenance, pardon par politesse, pardon de tristesse, pardon pour de faux, pardon pour de vrai.

Je l’ai vu une fois le pardon, le vrai, dans le regard d’une grande-mère seule. Autant annoncer la couleur, ceci est l’histoire de mon premier décès. Ou devrais-je dire, du premier décès auquel il m’ait été donné d’assister.

Bref je faisais une des rares gardes au SAMU de mon externat. Il était deux heures trente du matin, je me rappelle de cette chambre de petit vieux, encombrée de meubles anciens dix fois trop imposants, et je me souviens de m’être dit "c’est drôle ces gros meubles anciens dans cette petite pièce moderne". On a parfois des réflexions stupides face à la mort, surtout quand on est externe au SAMU, parfait pléonasme de l’expression "ne servir à rien".

Bref, j’étais dans cette chambre encombrée à regarder ce Monsieur mourir. Il n’avait pourtant pas prévu de mourir ce soir-là. Il s’était couché, a dit à sa femme qu’il ne se sentait pas très bien, qu’elle ferait mieux d’appeler une ambulance et puis pouf pouf l’arrêt cardiaque lui est tombé dessus sans prévenir.

Quand je suis arrivée avec le SAMU, c’était Beyrouth. Je vous laisse imaginer le vieux Monsieur tout blanc couché n’importe comment sur le sol, à moitié dans sa bave, à moitié dans le coin de lit qu’on avait poussé à la hâte. Et puis l’ambulancier qui n’avait rien demandé ce soir-là qui massait comme un forcené depuis 25 minutes. Il regardait sûrement Docteur House sur la télévision du Central et puis d’un coup voilà qu’il se retrouvait à masser un vieux Monsieur que personne n’avait prévu de masser ce soir-là.

Dans le couloir tout aussi encombré, Madame, un âge certain également, nous explique : cardioversion il y a deux semaines, malaise ce soir, ambulance. Rapidement, évaluer la situation. Rapidement, comprendre qu’elle ne sait absolument rien de ce qui se passe dans la chambre. Lorsqu’elle a appelé l’ambulance, son mari était déjà en arrêt cardiaque. 15 minutes après, les ambulanciers arrivaient. 15 minutes, c’est court ; mais 15 minutes en arrêt cardiaque, c’est une éternité abyssale pour la circulation cérébrale. Après 20 minutes de massage cardiaque sans le moindre effet, autant dire que c’est foutu et remballer les affaires dans le camion blanc. Mais on a tenté quand même. Intubation, ventilation, massage. Par égard pour le vieux grand-père qui ne devait pas mourir ce soir, pour la grand-mère assise seule à sa table de cuisine trop grande pour elle, pour l’ambulancier qui massait depuis 20 minutes et avait déjà perdu genre 2 kgs à force d’effort. Et là, l’infirmier du SAMU soudain s’écrit "C’est bon, on a un pouls !" Plus personne n’y croit. Et d’ailleurs, le patient nous donne raison, puisque le pouls retrouvé, le Saint Graal de la Médecine, devient filant et disparaît moins d’une minute après être apparu.

On a passé 15 minutes comme ça. A retrouver un rythme cardiaque puis à le perdre, trois, quatre fois d’affilée. A un moment, on a même cru qu’on allait pouvoir l’emmener. Et puis on a du se résigner à abandonner. Ce fut la minute la plus longue de ma vie, cette minute passée à fixer le moniteur, entendant le bruit de ce rythme cardiaque qui faiblissait. Et puis, comme dans les films, le bip et la ligne plate. Heure du décès : trois heures du matin.

Maintenant, ne pas faiblir. Recoucher le Monsieur dans le lit, "faire joli" plus pour notre conscience que pour la vieille dame, et puis aller lui annoncer que son mari vient de mourir. Ensuite, partir vite, la laisser seule, et oublier.

J’ai demandé pardon. Pour pleins de raisons. Parce qu’on n’avait pas réussi à le sauver. Parce qu’on avait mal annoncé cette terrible nouvelle. Parce qu’elle était maintenant seule au monde avec son chat, et que je m’en voulais de la laisser là. Parce que j’étais externe et que je ne savais rien faire et que même si j’avais su faire quelque chose cela n’aurait rien changé. Et dans ses yeux j’ai vu son pardon.

Quand le soleil se lève après une pareille garde, c’est comme si on voyait le monde s’éveiller pour la première fois. On remercie le ciel d’avoir survécu. J’ai demandé pardon de nombreuses fois après ce soir-là. J’ai annoncé des dizaines de décès (six mois en maison de retraite ça fournit des occasions…). J’ai toujours demandé pardon. "Je vous présente toutes mes condoléances, je suis désolée". On apprend à faire cela avec le temps. Parfois on ne se rend même pas compte qu’on l’a dit. Oui, j’ai demandé pardon de nombreuses fois, pour de nombreuses raisons. A des familles, à des patients, à des mourants à l’aube de la fin. Mais je ne l’ai pas rencontré souvent. C’est beau une garde la nuit.