Annaelle

Annaelle est revenue. C’était très exactement sa cent trente deuxième consultation aux urgences pédiatriques en 12 années de vie. On a compté.

Une habituée en quelque sorte.

Elle a beaucoup changé, la petite Annaelle, c’est une ado maintenant, qui cache de ravissants petits yeux bridés sous une frange trop longue qui lui mange le visage. Comme tous les ados quoi. Elle dit non à tout, refuse de se laisser examiner, soupire bruyamment, puis s’exécute quand même, s’assied sur la table d’examen en marmonnant « hompf, fais chier ».

Oui, c’est une ado maintenant. Elle vient sans son doudou. C’est fini le temps de l’enfance où elle me faisait des dessins. Elle me connait bien désormais. Et je la connais aussi, depuis fort longtemps. Elle vient toujours accompagnée de sa mère, une femme froide et rigide. Elle me touche cette petite. Par bien des aspects elle me rappelle Amélie, son histoire de vie est sensiblement la même au départ.

Depuis toujours je la trouve triste, introvertie, renfrognée. Sa mère, quant à elle, je la trouve tout simplement folle, au sens psychiatrique du terme. Verbalement agressive, psychologiquement maltraitante. Faussement affairée, surtout fuyante.

Annaelle ne sort pas, elle n’a pas d’amis ou si peu. Elle ne joue pas, ne crie pas, ne chante pas. En présence de sa mère, elle ne parle même pas. En fait, c’est à peine si elle respire.

S’il y a de l’amour dans cette relation mère-fille, il est bien caché. Jamais je n’ai vu aucun geste tendre, aucune parole rassurante, même quand Annaelle était plus jeune et que les blouses blanches et les hôpitaux la terrorisaient. Bref, si elles s’aiment, ces deux-là ne se le disent pas.

La consultation est rythmée d’ordres et d’interdits. « Tais-toi » « Arrête de chouiner » « Ne bouge pas » « Reste-là » Voire parfois, à certaines de nos questions, « ne répond pas ». D’insultes aussi « Tu es une nulle, une bonne à rien, tout ça c’est à cause de toi ». Ces mots-là, par contre, je les ai entendus beaucoup trop souvent dans la bouche de cette femme.

Ce n’est pas un hasard si je la connais bien ma petite patiente, car, comme je l’ai dis plus haut, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle vient souvent. Toujours pour la même chose, peu importe pour quoi. Elle a subi tous les examens complémentaires qui existaient, le bilan étiologique est resté négatif. Elle récidive souvent, sans qu’on sache donc pourquoi.

Elle vient nous voir, on la traite, elle guérit, elle repart. Avec toujours ce même constat, partagé par toute l’équipe médicale et paramédicale. Elle souffre. Pas physiquement, mais ailleurs, plus profond.

Son père est parti quand elle avait trois ans, et sa mère agit comme si elle voulait le lui faire payer. Il avait beau les violenter toutes les deux, elle ne supporte pas la vie sans lui. Annaelle porte le poids d’une culpabilité trop grande pour elle. Sa mère nous met tous mal à l’aise. Dans sa manière d’être avec nous, mais aussi à sa façon de parler à sa fille. Comment réagir, dans le cadre d’une consultation d’urgence, face à une maman qui exerce sur son enfant pareille pression psychologique. Qui lui allègue yeux dans les yeux que c’est à cause d’elle que sa vie est foutue. Qu’elle n’aurait jamais du l’avoir. Voire même qu’elle « regrette qu’elle soit toujours en vie ».

On serait choqués de savoir ce qui se passe parfois dans certaines maisons, le soir, une fois les volets clos. Si la mère d’Annaelle est capable de tout cela face à nous, de quoi d’autre est-elle capable sans témoins. De quelles paroles, de quels reproches, de quelles brimades, de quelles oppressions.

Ce soir là, une fois Annaelle soignée, alors que je lui remettais son carnet de santé et son ordonnance de sortie, elle s’est soudain mise à pleurer, à hurler. Devant toute une équipe médicale ébahie, elle s’est accrochée à la blouse du chef de garde et l’a supplié de l’hospitaliser. « Gardez moi ici, je ne veux pas rentrer ! Je veux rester ! »

Dans toutes les consultations d’Annaelle se cache un appel au secours. Je le sens bien. J’ai souvent essayé de la faire parler, de l’aider à verbaliser. Je me heurte dès lors immédiatement à un mur. Comme si elle s’ouvrait l’espace d’un instant, prête à tout me raconter, et que lorsque je m’approchais un tant soit peu du but, elle se reprenait et se refermait à la manière d’une huitre. Annaelle n’est pas encore complètement une ado. Dedans, c’est toujours une petite fille, perdue, craintive, noyée dans les interdits. Quand elle a baissé sa garde à nouveau pour nous supplier de rester, je l’ai revue enfant, prête à tout dire et se retenant.

Le chef n’avait pas de lit dans l’hôpital. Il n’a pas pu la garder. Et quand bien même il aurait pu, il n’aurait fait que retarder l’échéance. Dans quatre ou cinq jours, durant lesquels elle aurait refusé d’adresser la parole à qui que ce soit, un autre chef aurait signé ses papiers de sortie.

Annaelle est rentrée chez elle et j’en garde un intense sentiment de frustration. De la colère, de la tristesse, et un fond de culpabilité. Je me sens coupable de n’avoir pas pu la garder, mais aussi et surtout de ne pas savoir comment l’aider.

Sa mère a coupé court à ses suppliques en la prenant par le bras et en lui intimant un « Tais-toi » qui ne laissait aucune place à la négociation.

Non, Annaelle n’est pas encore une ado. C’est une petite fille. Une petite fille qui se tait, et que je ne sais pas comment faire parler.

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18 réponses à Annaelle

  1. Mais elle serait mieux en foyer cette gosse. Facile a dire ? Bof. J’étais victime de violences, et je n’ ai jamais parlé. Je m’en veux, tous les jours. Parce que que si j’ avais parlé, on m’ aurait sortie de là. Ça aurait sûrement été dur, mais pas au point de faire de moi une autre personne, pas au point de me briser. Parce que oui, 10 ans de résistance contre toutes sortes de violence, ça brise n’importe qui. Maintenant je vais bien, mais je donnerais cher pr me reconnaître, des fois. Il faut la sortir de là, une souffrance pareille c’ est tout juste humain. C’ est pas possible de laisser ça se passer.

    • Le problème ici est que malgré les nombreux signalements faits, rien n’aboutit par manque de preuves. En gros on est censé attendre que quelque chose se passe, les bras croisés, et ça me tue moi aussi…

      • Qu’en dit-elle, de l’éventualité d’un tel placement ? Parfois, les écorchés le sont suffisement pour préférer leur quotidien brutal, qu’ils connaissent, à l’inconnu et aux divers sentiments d’abandon que cela implique.

        Si elle est favorable à un placement, même sans preuve, sans procédure judiciaire, il doit tout de même avoir un moyen de faire un point avec l’assistance sociale.

  2. Pas de bol,pour une fois qu’elle disait quelque chose… Vraiment dommage de ne pas avoir pu la garder…

  3. N’est-il pas possible de signaler un tel cas aux services sociaux ? De la maltraitance, qu’elle soit physique ou psychologique, c’est de la maltraitance…

  4. N’est il pas possible dans un tel cas de demander le passage / l’avis d’un médecin psychiatre ?
    Les maltraitances envers les enfants ne sont pas que physique. Ici, on peut voir un beau cas de violence ordinaire…
    si seulement c’était rare… merci pour ce témoignage. Je pense qu’il y a des choses à faire, ne serait ce que d’en reparler lors des réunions d’équipe et aussi d’en parler comme tu le fais, autour de nous.

  5. Y a un truc qui s’appelle le procureur de la république. Il est là pour recevoir les signalements des professionnels quand on pense qu’il y a maltraitance. C’est pas facile, ça fait chier tout le monde faire ça mais parfois ça devient la seule solution pour briser le silence.
    J’ai poussé une fois ma femme à le faire, une histoire sordide, je ne le regrette pas elle surtout ne le regrette pas.

    • Déjà 3 informations préoccupantes… Rien n’a abouti. La psychologue et le pédopsychiatre la connaissent eux aussi depuis longtemps, pensent comme le reste de l’équipe médicale (même si la petite reste mutique).
      Bref encore une de ces situations où tout le monde est convaincu qu’il y a maltraitance et où personne n’arrive à le prouver…

  6. C’est difficile quand on est encore enfant, adolescent de ce dire (quand on est conscient ou semi-conscient que ça ne tourne pas rond à la maison): "je dois le dire". Et après? Que vais-je devenir? Est-ce que je ne mets pas plus mon avenir en péril, en partant? En dénonçant?
    On a rarement les moyens de comprendre ce qui ne va pas à ces âges-là.

    Peu après mes 18 ans, j’ai consulté une psy presque en secret de mes parents. Mais ce sont surtout mes lectures qui m’ont permis de mettre des mots sur l’inqualifiable et l’inconcevable.

    Vous faites tous un boulot formidable, j’espère que vos petits patients trouvent le courage d’attraper les mains tendues, quoi qu’il advienne.

  7. Ca fait mal au coeur cette histoire. Physiquement et médicalement, y’a rien qui peut pousser la balance dans un sens ? Encore une histoire qui va finir un jour par un drame… que ce soit l’enfant brisée qui se sera rebellée ou la mère folle qui aura réellement disjoncté.

  8. Est-ce qu’il n’y a pas moyen de parler à la mère? Ou d’engager une procédure d’AEMO? Ou d’inventer un truc soit-disant gravissime pour garder la petite à l’hôpital? Du coup je viens de relire le post d’Amélie (j’ai eu peur au début, j’ai cru que tu parlais de la mienne!), c’est fou comme finalement les enfants "protègent" leurs parents. L’amour, la dette, la protection… vaste débat.

    • Ou se protègent eux-mêmes. Une mesure de protection qui échoue (parce qu’il n’y a pas de preuve, parce qu’il n’y a pas de place, parce que l’enfant est trop âgé ou qu’il ne correspond pas au "type foyer" (déjà entendu)) et c’est l’assurance de s’en prendre trois fois plus dans les dents une fois rentré à la maison… Question de pragmatisme. Mébref.

      Un grand merci à l’auteur de ce blog pour ses posts toujours très intéressants (et ses mots justes).

  9. Pourquoi ne pas prendre attache auprès du Conseil général qui dispose d’une CRIP (cellule de recueil des informations préoccupantes) ? Ils pourront mener une enquête et informer le Parquet, qui pourra saisir un juge des enfants.

  10. Parfois, un " c’est pas facile… ", voire un " c’est pas facile de trouver les mots qui expriment ce qu’on ressent… " avec un regard chaleureux, éventuellement, une petite pression chaleureuse sur le bras, ou accepter de porter sa main (sans la serrer), ça permet sinon d’ouvrir un dialogue, au moins d’esquisser un geste vers l’autre…

    La chaleur n’a pas besoin de diplômes pour s’exprimer, mais elle a besoin d’être nourrie de respect pour soi et pour l’autre, et c’est vrai qu’on est très peu éduqués pour exprimer de la chaleur, mais plus pour s’attarder aux faits (qui sont, par essence, très limités)…

    Cela peut ouvrir une porte, ou au moins lui montrer que quelque part il y a quelqu’un qui fait attention à elle… qu’en pensez-vous ? est-ce compatible avec votre pratique ? Je ne sais pas si vous pourrez faire grand chose, mais je me rappelle que dans mon enfance, je ne ressentais de la chaleur que de la part de mon arrière grand mère (que je ne voyais que 4/5 fois par an, ce qui est beaucoup et peu à la fois). Elle ne disait pas grand chose (qu’aurait-elle pu faire ?) mais c’est ce sentiment de chaleur et d’attention, connu pendant environ 7 ans, qui m’a nourri au point d’avoir pu trouver la force de trouver des thérapeutes pour guérir et panser mes plaies au coeur.

    Parfois quand on ne peut pas agir concrètement, on peut offrir sa chaleur qui, telle l’eau ruisselant dans la terre pour la nourrir, trouvera son chemin jusqu’au coeur pour le réchauffer…

    Et là, même un " inconnu " apporte une bienfaisante caresse quand on sent qu’on compte dans ses yeux… (sans calcul, ni rien).

  11. Dans la série parents mal-aimants… une expérience vécue :

    Le brouillon.

    Il était une fois deux faux jumeaux, dont un qui avait tout faux…
    C’est l’histoire de Malek, le fifi qui pleure, qui ne finit pas ses bib, celui qui a « mauvais fond », le « méchant » (mais le plus attachant pour le défenseur des causes perdues que représente son pédiatre), et celle de Nordine, le gros, le sage… celui qui a tout juste aux yeux de sa mère et qu’elle n’entend que pour se plaindre des assauts de son jumeau. Plaintes dont elle se fait régulièrement le porte-parole de consultations en consultations.
    Malek, le taquin, qui va grandir dans les difficultés, scolaires et familiales, dans l’ombre de son Boudha de frère, qui devra composer avec son eczéma et l’arrivée d’un troisième enfant : Kamel !
    Kamel, l’anagramme, la deuxième chance ! Kamel, next player shoot again, Kamel, on reprend sa copie…
    Je souhaite de tout cœur à Malek de réussir sa vie, mais en cas de conduites additives, de délinquance juvénile, j’en passe et des meilleures… je pourrai témoigner au procès que ne manquera pas de lui faire notre société policée, qu’il avait bien des circonstances atténuantes…

  12. histoire touchante ,mais on est pas responsable de tout les malheurs du monde ,et il faut apprendre a se protéger,c’est ça etre dans l’empathie ,c’est effectivement une histoire terrible ,mais notre role de therapeuthe c’est de l’aider a accoucher et verbaliser toute sa souffrance ,si elle n’y arrive pas c’est qu’elle est pas prête ou pire que l’on a pas fait correctement notre travail ,vu ton analyse ,le travail tu l’a fait
    donc bonne continuation

  13. Je ne comprends pas que les informations préoccupantes n’aient pas eu d’impact et que l’ASE ne se soit pas manifestée au domicile de cette femme. Normalement quand la cellule qui reçoit les informations donne suite, des rencontres sont organisées avec la famille et les partenaires sociaux pour évaluer du risque de danger. Je pense que ce genre de situation mérite qu’on interpelle directement le procureur ou le juge des enfants.
    L’éducatrice spécialisée que je suis est assez malheureuse de ce type de dysfonctionnements départementals…

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