"Tiens, celui -là je l’ai gardé parce que sa maman était inquiète. Il va bien." me dit la collègue de garde en me tendant, à la va-vite, le dossier d’Antoine, 6 mois, à la fin du staff.
Pas d’urgence, donc. Pourtant, la première chose qui me frappe en rentrant dans le box de ce petit blond aux yeux bleus, deux heures plus tard, c’est une franche anisocorie. J’examine. Un bon suivi du regard, aucun signe en faveur d’un rétinoblastome, un examen neuro par ailleurs normal. Mais Antoine vomit depuis une semaine. Pas tout le temps, juste de temps en temps, le matin, d’un coup, en jet impressionnant. Aucune notion de traumatisme récent. Hypertension intracrânienne donc. Je ne veux pas voir ce que je sais déjà.
Je me risque à demander à la maman si elle avait déjà remarqué cette asymétrie auparavant. Et voilà que les deux parents explosent en sanglot. "Notre nièce est morte il y a deux mois d’une tumeur cérébrale". Voilà. Le mot est lâché.
La collègue de la nuit leur a fait voir ce détail qu’elle avait omis de me transmettre, et la magie d’internet a fait le reste. Ils ont tapé "vomissements" et "anisocorie" dans la barre de recherche et l’ordinateur leur a craché le diagnostic.
Je ne crois déjà plus à une forme constitutionnelle, mais je ne leur dis pas.
Ils ont beaucoup pleuré. On a beaucoup parlé. Des différents diagnostics possibles, des traitements, de l’importance de la précocité de la prise en charge, des phrases qui rassurent un peu quand même, des mots de réconfort. Des banalités. Le mieux que je pouvais faire en ce début de week end c’était d’obtenir un scanner cérébral en urgence.
J’appelle en radio. Le scanner est en maintenance. Aucune possibilité avant lundi, mais lundi c’est trop tard. J’ai eu recours à la traditionnelle phrase d’urgence : "Oui bonjour, Dr P., PH en Pédiatrie, je voudrais vous envoyer un petit pour un scan cérébral et cervical." Aux grands mots, les grands remèdes. Comme par magie, un appareil vient de se libérer. Je ne prends même pas la peine de sourire devant l’efficacité de ce subterfuge vieux comme le monde. Triste.
La maman d’Antoine m’a prévenue : elle ne supportera pas une mauvaise nouvelle. Je ne cesse de penser à cette phrase. Pendant trois heures, en les attendant, je ressasse notre conversation.
Ais-je bien fait ? Est-ce-que j’ai dit les bons mots, les bonnes paroles ? Je n’aurais peut-être pas du y aller comme ça. Peut-être ais-je trop parlé… Est-ce- que je suis restée trop longtemps avec eux, ou bien pas assez ?
Vers 18h, alors que ma garde a commencé depuis une bonne heure, Antoine et ses parents reviennent du scanner. Je déchire le scotch de l’enveloppe blanche et je lis le résultat auquel je m’attendais. Antoine a une énorme tumeur cérébrale. Je m’assieds. Je souffle. Je ferme les yeux un instant, très fort, en espérant que lorsque je les rouvrirais le résultat qui est écrit là sera différent. Mais rien n’y fait.
Comment je vais aller leur annoncer ça ? J’y réfléchis deux minutes, puis je me dis que ça ne sert à rien, car il n’existe certainement pas de bonne manière d’annoncer une chose pareille. Et ils doivent être dans le box, à attendre mon arrivée.
Alors j’inspire, je pousse la porte. Je m’assieds en face d’eux. Je prends la main de la maman. Elle s’effondre. Le papa détourne son regard. Ils savent. Ils savent ce que je vais leur dire avant même que j’ai pu ouvrir la bouche. Antoine, qui sent bien que quelque chose d’important se passe, se met subitement à pleurer.
Je leur montre les images. Je leur parle du Dr C., la meilleure oncologue de l’hôpital, chez qui je leur ai pris un rendez-vous, et qui passera les voir encore ce soir. Je passe un long moment à répondre aux questions. Ils pleurent toujours. J’ai envie de pleurer moi aussi. Je leur tend un mouchoir, puis un autre. Je fais du mieux que je peux. Pour faire ça bien, pour faire le moins mal possible, pour ne pas pleurer moi aussi. Mais je me sens nulle, comme toujours dans ce genre de moment. Je tiens leur main à tous les deux, longtemps.
Comment faire ça ? Comment annoncer à quelqu’un l’horrible, le pire, l’innannonçable ? Comment faire le moins de dégâts possible ? Peut-on minimiser la douleur ? De quoi se souviendront-ils ? D’un médecin quelconque dans une chambre grise et froide qui leur a dit sans compréhension que leur bébé allait peut-être mourir, ou de moi, essayant de faire du mieux que je pouvais ? Ça fait maintenant quelques temps que ces questions sont devenues presque une obsession. J’ai eu l’occasion d’entendre quelques personnes relater leur consultation d’annonce, ce moment où tout a basculé. Depuis je n’ai de cesse de me dire que même face à un médecin qui pense bien faire, les parents d’un enfant ne retiendront peut-être que froideur et prétention.
Il m’arrive de plus en plus de devoir faire ce genre d’annonce. Or, je n’ai jamais appris à faire ça. Je ne peux même pas dire que j’ai pu observer mes maîtres le faire car à chaque fois ceux-ci préféraient oeuvrer seuls.
Les seules consultations d’annonce auxquelles j’ai pu assister m’ont laissé un goût amer, voire des souvenirs traumatisants. "Bonjour, donc vous avez un cancer" ou encore "Voilà, votre bébé a un truc au cerveau, on ne sait pas encore quoi, mais on ne pourra pas le guérir". "Allons bon, ne pleurez pas, le pire qui peut vous arriver, c’est mourir". J’ai tellement exécré ces médecins que je ne voudrais pour rien au monde laisser à ses parents un souvenir s’en approchant, ne serait-ce qu’un peu.
Je n’ai donc jamais appris à faire ça. Annoncer l’inavouable. Alors je fais comme nous tous, sans doute : ce que je pense être le mieux.
Le Dr C. toque à la porte. Je me lève, je la leur présente. J’ai perdu la notion du temps, je ne sais pas combien de minutes ou d’heures j’ai passé avec eux. Mais là je sens que c’est le moment de sortir.
Vite. Sortir. Quitter cette pièce. Laisser là toute cette peine, cette douleur, cette souffrance qui déborde. En emmener le moins possible avec moi, ne pas la transporter à la maison. Tout laisser ici, derrière la porte du box 36, et, si je ne peux m’en empêcher, pleurer, mais dehors.
J’ai la main sur la poignée de la porte. La maman d’Antoine se lève, son petit toujours cramponné à elle. Elle s’avance vers moi, me tend la main, et me dit, entre deux sanglots, les yeux pleins de larmes et de mascara "Merci Docteur, pour tout ce que vous avez fait."
Je bredouille. Je sors. Je referme la porte 36 derrière moi. Je m’adosse au mur, je soupire, c’était dur.
Je viens de foutre toute leur vie en l’air. Et elle m’a dit "Merci".
