Amélie est née il y a 7 ans dans une famille un peu éclatée. C’était un très joli bébé, tout rose et tout mignon, qui souriait beaucoup, même si elle n’avait que peu de raisons d’être heureuse. Son papa est parti quand elle était encore dans le ventre de sa maman, et sa maman se drogue et boit beaucoup depuis. Elle vit dans une maison insalubre, et le chat dort avec elle dans son berceau. A lui, on ne peut pas lui en vouloir, un berceau de bébé, c’est douillet et ça sent bon. Mais vu qu’on ne change pas tout le temps la couche d’Amélie, ça sent un peu moyen… N’empêche que ça reste quand même l’endroit le plus propre de la maison, et du coup ça plait bien à Félix qui ronronne. Et le ronron de Félix endort Amélie. Ils se complètent bien ces deux-là. Certes c’est dangereux. Un chat et un bébé dans le même berceau, ça augmente le risque de mort subite. Mais, heureusement ou malheureusement, Amélie ne va pas mourir.
Vers l’âge de deux ans elle est placée en foyer. Sa mère la frappait souvent, et pour des bêtises qu’elle n’avait pas commis. Un jour, elle a même pris une gifle parce qu’il pleuvait dehors et que du coup sa maman ne pouvait pas sortir acheter de la bière. On n’entendra d’ailleurs jamais plus parler de cette dernière dans cette histoire. Du jour où Amélie a été placée, elle a subitement disparue on ne sait où. Et on ne l’a pas cherché trop longtemps…
A 5 ans, Amélie est une magnifique petite fille. Elle est brune, avec de magnifiques yeux verts en amande qui brillent comme des agathes. Elle vient d’être adoptée par une famille. A partir de cet instant, elle vécut heureuse et eut plein de jolis jouets. Du moins, c’est ce que j’aurais aimé vous dire.
Mais l’histoire continue. Encore un peu.
Amélie est souvent hospitalisée, elle souffre d’infections urinaires itératives assez sévères qui touchent le rein et qu’on appelle pyélonéphrites. A un tel point qu’il faut qu’un chirurgien dérive ses urines en lui posant un cathéter sus-pubien à demeure par lequel elle fait désormais pipi.
C’est au cours d’une de ces hospitalisations que la maman d’Amélie raconte à l’équipe que son papa se comporte d’une manière très étrange avec elle. Qu’il visionne des films pornos en sa présence. Et qu’il ne la touche pas vraiment comme un papa touche sa petite fille. Une enquête a été ouverte, qui n’a pas aboutie. Vraie réalité ou vengeance d’une femme blessée par un divorce débutant ?
Il y a 10 mois, Amélie, 7 ans désormais, est revenue aux Urgences pour une pyélonéphrite. La seizième de cette année, et ce malgré la pose de son cathéter. Elle a vu une collègue interne, et elle l’a supplié de la garder hospitalisée. C’est peu banal tout de même, une enfant de sept ans qui supplie son docteur pour pouvoir rester à l’hôpital. Surprenant que ça n’ait pas alerté l’équipe ce jour là.
J’ai rencontré Amélie pour la première fois jeudi dernier. C’est une enfant charmante. Résignée, mais souriante. Triste et docile. Adorable, mais avec ce petit quelque chose de désespéré.
Cette fois-ci pas d’appel à l’aide.
Son cathéter est sale. Sa mère ne fait pas correctement les soins. Elle a un contact particulier : douce et presque condescendante avec moi, mielleuse avec Amélie, très agressive et brutale avec sa plus jeune soeur qui est pourtant une enfant particulièrement sage. Et puis, subitement, alors qu’Amélie pleure, sa mère la menace de l’abandonner à l’hôpital. Oui, j’ai bien dit “abandonner”. Le moins qu’on puisse avouer c’est que le lien mère-enfant est perturbé. Je n’aime pas ça du tout. Pour moi, c’est comme si elle avait “Munchhausen” écrit en lettres de feu dans le dos.
Le baron Munchhausen était un cavalier russe. Un mercenaire de l’armée. Et un affabulateur de compétition. Selon ses récits, il aurait voyagé sur la lune et dansé avec Vénus. Or, il se trouve que la maman d’Amélie me fait à juste titre penser à un mercenaire de l’armée russe. Dans le syndrome de Munchhausen par procuration, les mamans inventent et souvent provoquent des pathologies parfois gravissimes à leurs enfants. Toute une foule de symptômes : des vomissements par intoxication au sirop d’ipeca, des apnées par étouffement avec un oreiller. J’ai même eu une fois une maman infirmière qui injectait de l’urine en intra-veineux à son fils. Il a fait une septicémie foudroyante.
En l’occurence, cela fait maintenant quelques années que la nouvelle maman d’Amélie tartine sa cystostomie d’excréments. Et ladite cystostomie n’aurait probablement pas été posée si les excréments n’avaient pas été auparavant maintenus plusieurs jours dans des couches grâce à des kilomètres de scotch. Ce soir-là, Amélie est tombée sur une équipe de médecins, d’internes et d’infirmières qui ont remarqué que quelque chose clochait. Parce qu’on avait du temps, pas beaucoup de monde dans la salle d’attente, des occasions de parler pendant que la maman faisait les papiers d’admission. Et surtout beaucoup de chance.
Ainsi s’achève pour aujourd’hui l’histoire de cette petite Cendrillon des temps modernes. Un père démissionnaire, une mère droguée, la précarité, puis une adoption, des parents qui se déchirent, un nouveau papa sexuellement équivoque (?) et une nouvelle maman souffrant du Syndrome de Munchhausen par procuration, l’une des maladies psychiatriques les plus perverses qui soient. Cette fois-ci, c’est l’histoire d’une enfant qui a tant voulu combler les espérances de sa maman qu’elle s’est laissée maltraitée consciemment en silence.
Amélie est restée parmi nous. La vie ne lui a pas fait de cadeau, mais elle a l’air de ne pas trop mal le supporter. C’est étrange. Elle joue, elle s’amuse avec les autres enfants du service. Elle dessine et elle écrit des histoires de princesses-soldats sur un petit cahier Hello Kitty. Elle vit tout ça plutôt bien.
Elle m’a juste demandé aujourd’hui, en passant, “Dis, c’est quand le moment du bonheur ?”

Il y a des jours, on ne comprend pas pourquoi la foudre aime à tomber tant de fois au même endroit…
Ben… là pour le coup la maltraitance n’a vraiment rien d’”ordinaire”. En plus le syndrome de Munchhausen par procuration est rarissime (je crois même que son existence en tant qu’entité nosologique indépendante d’autres pathologies est contestée)
Je n’ai peut être pas beaucoup de chance alors? parce que c’est malheureusement le quatrième enfant que je rencontre qui souffre de ce genre de sévices… Probablement un biais lié à la pratique hospitalière. Merci pour votre passage !
Rarissime parce que assez mal connu et pas facile à diagnostiquer, non?
Pas facile, ça, en tous cas, c’est certain…
Récit très émouvant. J’ai déjà rencontré des petites Amélie aussi. Tout ça me parle.
J’ai lu votre magnifique blog, tout ça me parle aussi. Merci pour votre venue et ce compliment.
on reste sans voix
“de mon temps” la maltraitance ne nous était pas enseignée hors qq mots en cours de médecine légale
C’est toujours pareil…
… je suis sans voix.
DIs Stitchette, tu lui as répondu quoi ?
Et qu’est ce qu’elle va devenir Amélie ?
Je lui ai répondu comme j’ai pu, des banalités. Qu’on avait enfin compris que sa maman faisait des choses pas toujours très gentilles, et que ce n’était pas de sa faute à elle. Qu’il ne fallait pas qu’elle s’en veuille. Que c’était des histoires entre adultes. Qu’elle n’avait plus à avoir peur. Et qu’elle était grande maintenant, qu’elle avait le choix de se construire, de qui elle voulait devenir, qu’elle avait mérité le bonheur et que, si elle le voulait, on pouvait décider que ça commençait dès maintenant. Et puis on a continué à faire des lapins en pâte à modeler. C’était un assez joli moment, même si empreint de tristesse.
Pour l’instant, Amélie doit se faire soigner. Les nombreuses infections du rein dont elle a souffert ont abîmé sa fonction rénale. Bien sûr nous avons lancé ce qu’on appelle une Ordonnance de Placement Provisoire. Et protégé sa petite soeur également… Ce n’est que le début.
C’est bien au delà de la maltraitance ordinaire, là. Je n’ai pas de mots. Comment peut-on faire ça à son enfant?
C’est une maladie psychiatrique. Même si j’avoue qu’on s’est tous posé la question…
Je le sais bien, en temps que médecin.
Mais en temps que maman, j’ai du mal à concevoir à quel point les mécanismes du psychisme peuvent être abîmés pour en arriver là.
Ah ça, malheureusement, on cherche encore…
acte III difficile comme les précédents, et qui fait écho au billet qui date déjà de Sachsfils, et dt j’espère que l’histoire a évoulé ds le bon sens depuis. Je souhaite à ta jeune patiente de pouvoir rapidement savourer de jolis moments de bonheur.
Waaaaaa
Mais elle va se construire cette petite, parce que vous allez lui dire qu’elle est belle gentille et forte, et elle va vous croire.
Et finalement, le bonheur, c’est quand?
Sale histoire mais beau billet, le prochain parlera-t-il de bientraitance?
Ça doit vraiment pas être facile tous les jours…
Merci pour le billet et plein de chance pour la vie future d’Amélie, il serait temps qu’elle en ait un peu, ça commence je l’espère ici grâce à vous.
Lire “final” dans le titre me soulage, je ne pourrais pas lire d’autres récits de ce genre.
Le bonheur, je lui souhaite de tout cœur, et qu’il apaise son petit cœur meurtri.
Le soleil dehors me semble maintenant bien fade…
Il faut avoir une sacrée armure pour entendre ces mots sortir d’une petite fille sans s’effondrer en pleurent.
Bravo pour votre courage
Merci beaucoup, mais c’est trop de compliments… On s’effondre bien souvent… Merci pour votre commentaire !
Là, j’ai beau savoir que ça existe… j’ai une boule coincée. Très touchant, et très…. horrible.
http://youtu.be/sAhReoyuJ5M – merci pour elle
des frissons et les larmes aux yeux, je pense à cette petite puce…
Merci d’être là pour elle…le moindre humain empathique compte dans ces vies bousillées..
Merci, tout simplement, pour tout.
J’ai eu l’occasion de travailler sur le syndrome de Munchhausen par procuration. Cette maladie terrifiante est parfaitement individualisée, remarquablement homogène (presque toujours une mère proche des milieux de la santé). La mère déclare toujours aimer son enfant. On ne trouve jamais ou presque de trouble psychique associé, et ces mères sont déclarées responsables de leurs actes par les experts devant les tribunaux.
Et pourtant, il est évident qu’elles sont complètement dingues !
Evident… Après coup hélas
En tant qu’infirmière en psy, ce billet me parle particulièrement, même s’il est vrai que c’est difficile d’admettre que de tels agissements soient dus à des troubles psychiatriques…
Difficile en effet. Le côté humain qui est en nous et qui voudrait hurler devant de tels agissements n’est pas toujours compatible avec notre “professionnalisme”…
Bouh….. Ca fait peur quand même. Pauvre petite Amélie. Je la trouve bien courageuse et lui souhaite d’être heureuse maintenant !
Et elle le mérite cette petite, elle est formidable. Quelle leçon de vie elle nous donne chaque jour ! Je lui souhaite de même. Merci de votre venue.
Tous ces traumatismes, cette maltraitance, fera sans doute que cette petite fille deviendra forte, deviendra quelqu’un qu’on ne fera plus plier comme cela. Il n’est jamais trop tard pour un enfant de se reconstruire, alors qu’un adutle…
J’espère pour elle…
Je ne peux pas penser autrement… Elle s’en sortira mais ne fera jamais confiance à un adulte… Il y a des parents qui ne devraient pas avoir le droit d’avoir des enfants… Quand je vois comment on fait chier les adoptants…
On a tous pensé pareil un jour dans de telles circonstances… J’espère qu’elle apprendra à faire confiance et qu’elle se rendra compte en grandissant que tous les adultes ne sont pas comme ça… Merci pour votre passage.
il y a de multiples facettes dans la vie ! Certaines que l’on aime plus que d’autres !… J’aimerai souligner la plaisir que j’ai eu à lire un regard de professionnel, avec humour et légèreté. Et laisser de la place entre les lignes pour que chacun puisse prendre la responsabilité de porter autre chose, juste ce qu’il peut porter ! Amélie peut rencontrer d’autres professionnels compétents d’humanité et de technique. Puisse-t-elle être accompagnée, puisse-t-elle être guidée par d’autres êtres traçant un chemin non stigmatisant vers sa destinée. Après 40 ans d’accompagnement de personnes porteuses de carences relationnelles, vivant pour un temps encore sur cette terre, je me délecte à savourer la belle ouvrage, les beaux chemins structurants évoqués, par delà la dualité.
C’est incroyablement fort. Les derniers mots de cet article sont comme un iceberg qui écrase le coeur. J’ai pleuré, malgré mon statut d’homme étant censé rester fier; peut-être mon état d’esprit aujourd’hui m’a un peu aidé, mais ce sera finalement une phrase d’une petite fille que je ne connais pas, et avec qui je n’ai rien à voir, qui m’aura fait pleurer à la place de mes maigres soucis personnels. Ca me donne envie de l’aider, de l’encourager, voire même de sauver toutes ces Amélie. Mais moi-même je sais que je n’y pourrais pas grand chose, la vie m’ayant pour le moment poussé dans une voie où je n’aiderais pas grand monde.
Cet article est beau, même si l’histoire est cruelle. Même si cette petite parvient à se reconstruire, et à vivre une belle vie de femme, il y aura toujours quelque chose que personne ne pourra jamais lui rendre. L’insouciance d’un enfant est l’une des plus belles choses de la vie, mais malgré les apparences, Amélie en est sûrement à jamais privée. C’est presque comme si elle était née adulte finalement, en commençant sa vie avec des problèmes et désillusions.
Je t’admire. Pour avoir résisté face à cette petite, pour lui avoir offert ne serait-ce que des “banalités”, des banalités qui ont du sonner pour elle comme une découverte, des choses nouvelles, voire même comme un peu d’espoir. Pour avoir su bousculer la barrière du tout professionnel. Un médecin est certes une personne qui nous soigne, qui nous répare, qui nous entretien. Mais quand on voit un médecin, on se confie à lui : volontairement ou non, notre corps de toutes façons est très bavard, même si ses paroles doivent être souvent faites d’énigmes, comme celles d’un vieux sage asiatique. Quand je vois un médecin, j’ai l’impression de laisser un bout de ma vie (dans tous les sens du terme) entre ses mains. Je trouve donc hyper important de pouvoir lui faire confiance, qu’il puisse comprendre, qu’il parle, sans forcément porter un jugement, qu’il montre des qualités humaines. Je ne sais rien de tes compétences en médecine, mais je n’ai pas peur de dire que tu es un bon médecin. Et si tu étais généraliste, tu deviendrais mon médecin traitant ! (^.^)
Quand à la Maman, as-tu pu lui parler ? Ses actes me révoltent mais elle a peut-être tout autant besoin d’aide, besoin de parler. Elle a peut-être besoin que quelqu’un lui explique la gravité de ses actions sans pour autant l’accuser. Ne serait-ce que pour comprendre le syndrome de Munchhausen.
Soit dit en passant, c’est le premier article de ton blog que je consulte. Je trouve ton blog génial, même si on y voit beaucoup de choses tristes. Tant que tout ça existe, il est nécessaire d’en parler, et comme tu le fais, c’est encore mieux
Ping : Les cadavres numériques sont exquis (part.2) « les échos de la gauchosphère
..cette question à la fin me donne les larmes aux yeux..Etant maman je n’arrive pas à comprendre le comportement des ces adultes qui en étaient responsable.. heureusement qu’Amélie arrive à s’amuser, je lui souhaite tout le bonheur du monde. Très bel article, bon courage et bonne continuation
Merci pour elle, elle le mérite.
Bonjour
Je suis consternée de lire que les médecins dont les pédiatres ne reçoivent aucune formation concernant la détection des maltraitances.
Dans l’actualité du jour le procès d’une mère ayant tenté d’empoisonner 3 de ses enfants
http://www.leparisien.fr/marseille-13000/cinq-ans-avec-sursis-requis-contre-une-mere-accusee-d-avoir-empoisonne-ses-enfants-26-10-2011-1688371.php
Le syndrome de Munchausen y est évoqué comme explication possible de son geste
“Selon certains experts-psychiatres, Nathalie Elena souffrirait d’un “syndrome de Munchausen par procuration”.
Cette affection rare, qui touche à 90% des femmes, consiste à provoquer délibérément une maladie chez son enfant pour faire montre d’un dévouement et d’un zèle de nature à susciter l’admiration de son entourage ou du personnel hospitalier. Les personnes qui en sont atteintes refusent dans la plupart des cas le diagnostic.”
En même temps c’est une formation difficile à organiser sur un plan théorique. Je pense surtout que l’hôpital et les hautes autorités devraient nous fournir les moyens d’un meilleur encadrement des équipes, ainsi qu’une formation psychologique complémentaire. Aaah dans un monde parfait !
Ping : Annaelle | BLOUSE
Merci,
La maltraitance physique est la plus destestable mais aussi la plus voyante car la maltraitance psychologique est encore plus ignorée. S’agissant ne serait-ce que celle induit par la souffrance des enfants séparés d’un ou des deux parents et au mépris de leur droit ..
http://affairesfamiliales.wordpress.com/2011/12/03/les-consequences-de-la-separation-sur-lenfant/