J’ai rencontré Mme Susanne F. au courant de l’hiver 2010. Elle avait 88 ans, et aimait être parfaitement apprêtée. Sa couleur préférée de vernis à ongles, c’était le rose 537 riviera de chez Chanel. Dans ce petit service de SSR, les infirmières n’avaient pas toujours le temps de faire sa manucure. Moi, à la fin de la journée, au lieu d’attendre le bus dans le froid hivernal, je prenais parfois un petit moment au chaud pour lui faire les ongles et l’écouter parler.
Susanne F. était comme un livre d’histoire. Elle se rappelait de la guerre de 39-45 avec des détails qui vous la faisait vivre. Elle avait joué un double jeu à cette époque. Secrétaire à la Gestapo à plein temps pour son parfait bilinguisme, cacheuse de jeunes familles juives dans son grenier à ses heures perdues. Et elle se rappelait du prénom de chacun d’entre eux. C’est ainsi qu’elle avait sauvé 32 vies. Sans compter les nombreuses personnes auxquelles elle avait évité les raffles grâce à ses informations précieuses. Est-ce-que tout était vrai ? Nul ne le sait. Mais dans la quiétude de cette chambre d’hôpital, avec la neige qui tombait dehors, et Noël qui approchait, Susanne F. était vraiment mon héroïne.
Son mari était mort juste après la guerre, d’un infarctus foudroyant. Elle s’était réveillée un matin de printemps avec le seul homme qu’elle aimât jamais mort à ses côtés. A ça aussi, elle avait survécu.
Elle avait visité plus de 32 pays, toujours seule. Elle parlait sept langues. Pendant une courte période elle avait même été chanteuse. Elle avait eu deux ou trois succès et puis plus rien. A 40 ans, elle avait alors repris des études d’infirmière, métier qu’elle a exercé avec passion jusqu’à ses 65 ans. Ensuite, avec ses économies, elle s’est achetée une petite maison aux volets bleus, au bord d’un lac, avec piscine et jacuzzi où elle a coulé des jours heureux jusqu’au mois dernier.
Ce 25 novembre 2010, juste un mois avant Noël, un confrère lui avait annoncé qu’elle avait un cancer du colon. Mais par chance, ça n’était pas encore un cancer trop évolué, on pouvait l’opérer et lui faire une radiothérapie. Sauf que Susanne F. avait refusé. Comme ça, de but en blanc. Net et catégorique.
Bon nombre de blouses blanches ont dès lors tenté de lui expliquer les tenants et les aboutissants de cette décision. Mais, comme Susanne F. me l’a dit un soir, elle n’avait pas besoin de nos conseils puisqu’après tout, elle était infirmière de métier : elle savait. Elle savait qu’elle risquait une occlusion, une opération en urgence, une colostomie, et la mort. Mais elle s’en fichait pas mal, elle avait bien vécu. Pour elle, la maladie était actuellement l’évolution naturelle de la vie, et elle la voyait comme une chance de finir son chemin.
Tous les psychologues, les psychiatres et les assistantes sociales de l’hôpital l’ont examinée sous toutes les coutures, elle a passé tous les MMSE et autres tests, à la recherche d’une once, même infime, de sénilité dans son raisonnement.
Mais rien n’y fit. Susanne F. avait eu une belle vie, elle en avait maintenant assez. Point.
Un matin son fils était arrivé de Paris pour essayer de la déclarer sénile et de devenir son tuteur. Ça faisait près de quinze ans qu’il ne lui avait pas rendue visite. La maison aux volets bleus au bord du lac lui plaisait beaucoup. Surtout la piscine et le jacuzzi. Il s’y voyait bien. Susanne F. a même failli être placée sous sa tutelle. Mais la belle-fille, prise de remords, a avoué au dernier moment que les pommes de terre savamment dissimulées dans le lave-vaisselle l’avaient été par son propre mari.
Finalement, Susanne F. n’a jamais été déclarée sénile, car elle ne l’était pas. Et lors d’un des nombreux soirs où je lui faisais sa manucure, je ne cache pas que j’ai, moi aussi, essayé de comprendre. C’était surprenant. Cette femme, en si bon état général, si pleine de vie, si passionnante, avec encore tant à vivre, souhaitait s’arrêter là. C’était frustrant, pour nous, soignants. Totalement incompréhensible. Pour une fois qu’on prenait un cancer colorectal si tôt, la patiente refusait l’opération.
Susanne F. n’a jamais présenté le moindre signe de dépression, ni même de tristesse. Il semblait même qu’elle était ravie de la situation. Elle prenait la vie comme elle venait et acceptait tout ce qui s’ensuivait. La mort faisait, disait-elle, partie de la vie.
Un soir de garde peu mouvementé, dans le grand salon qui clignotait de guirlandes de Noël multicolores, je me rappelle de Susanne F. riant pendant que je vernissais ses ongles de rose 537 riviera. Nos efforts pour la convaincre l’amusaient beaucoup. Je me souviens également de cette bribe de conversation. Je lui expliquais qu’il fallait comprendre notre réaction, notre frustration. Nous, bien sûr, nous avions l’habitude que les patients s’accrochent à la vie, désespérément, même si celle ci n’en valait parfois même plus la peine.
Je me rappelle de Susanne F., comme si c’était hier. Elle m’a fixée de ses grands yeux bleus un court instant, puis elle m’a dit de sa voix forte et déterminée “Madame Docteur, est-ce-que vous avez des regrets, est-ce-qu’il y a des choses que vous aimeriez changer, ou avoir faites autrement ?” J’ai du bredouiller un maladroit “Bien sûr, un peu comme tout le monde je crois”.
“Et bien moi non, c’est là toute la différence”.
Aujourd’hui, alors que je lisais le journal en plein milieu de mes quelques jours de congés, j’ai souri. J’ai souri devant la rubrique nécrologique. J’ai souri devant le nom de Susanne F. Devant sa toute petite annonce.
Je n’avais encore jamais souri à l’annonce du décès d’un de mes anciens patients. Mais, étrangement, le souvenir de Susanne F. ne m’inspirait que de la joie. Comme si, soudainement, toutes les choses de l’univers étaient bel et bien à leur place. Toutes, sauf une : son fils avait finalement réussi à avoir la maison aux volets bleus.
