On pourrait en faire tout un poème. Mais un poème à la Baudelaire, drôle et triste à la fois, du genre qui laisse un petit goût inconnu sur le fond de la langue, que l’on ne reconnait pas, mais que l’on sait ne pas être tout à fait heureux.
Ça commence comme une journée de garde normale, avec une salle d’attente pleine d’enfants en plus ou moins bon état. Ils jouent. Ils jouent à celui qui te vomira le plus dessus. A celui qui t’arrosera d’urine, ou tachera tes chaussures d’excréments verdâtres pour que tu puisses te dire "hum c’est bon, on l’a notre diagnostic de gastro-entérite aigüe". Ils jouent aussi au jeu rigolo de celui qui a la varicelle qui la passe à celui qui a la gastro qui la passe à celui qui a la bronchiolite. Tout ça dans une joyeuse farandole de VRS, Salmonelles et VZV qui dansent la gigue dans la salle d’attente.
De ci de là un caractériel qui court tout nu dans les couloirs en hurlant "Z’ai un ziziiii" poursuivit par une mère hystérique en pleurs, pendant que son petit frère se carapate dans la direction opposée.
Ici le gosse gentil qui te fait un bisou pour "te dire mici" en partant.
Le pas sympa qui fait un urticaire géant après avoir bu 10 Red Bull… à 10 ans.
Box 3, celui qui est tout sourire, qui va tout bien, le tout rose tout joli, avec des parents archis-convaincus qu’il est à l’article de la mort.
Celui dont on ne sait pas pourquoi il pleure depuis 2 heures et on finit par mettre ça sur le compte des dents faute de mieux. (Je rejoins Jaddo sur ce point là, ça a beau fasciner les parents, les dents,n’empêche que je n’ai fait qu’une seule fois dans ma vie un réel diagnostic de réelle douleur dentaire… Mais fichez nous donc la paix avec vos dents !)
Ceux qui veulent du Debridat, quasi-placebo dont même les médecins essayent de se convaincre de la réputée magique efficacité.
L’enfant de 4h30 du matin, celui qui vient quand tu es déjà lessivé, pour une CALC ("Consult à la con" que tu annonces à ton chef au téléphone). Celui qu’on connait tous. Quelque chose dans le genre :
"Docteur, depuis 3 nuits il se réveille en sursaut en pleurs. Il hurle et il est inconsolable. Et puis il raconte des histoires horribles de hache plantée dans le crâne…
- Il n’aurait pas vu un film d’horreur récemment ? que tu dis en souriant (du coin de la bouche seulement puisqu’on a dit que tu étais lessivé) tellement c’est évident.
- Oui, Sixième sens, comment vous savez ?"
"Sixième sens" que tu soupires, c’est tellement cliché que tu n’y crois même pas. Ce film à 7 ans, ça te fait le même effet que le Red Bull à 10.
" Hem. Ce sont des cauchemars. Hem.
- Ah bon. Et c’est grave ? Ca se guérit ?
- Ben faut le consoler quoi…
- Ah. Y’a pas un autre moyen ? Genre un cachet ?"
Foutue médicalisation intempestive.
Et puis dans tout ça, le vrai cas. Le neuroblastome que tu suspectes sur une banale radio du thorax que tu as fait pour un motif de consultation qui n’a rien à voir. Que tu confirmes à l’IRM. Et dont tu n’es même pas content d’avoir fait ce "beau" diagnostic fortuit à l’instinct, parce que merde, un enfant ça ne devrait pas avoir de cancer. Et encore moins en récidiver. Et toi tu ne devrais jamais, un jour, te retrouver là à lire des histoires absurdes de grand père dans le ciel à son frère jumeau pour tenter de le consoler d’un chagrin qui ne guérira jamais.
Le vrai cas qui te sert de leçon aussi. Celui qui a traumatisé indélébilement la mémoire d’une de mes chefs de garde. Cet enfant qu’elle a vu lors de sa dernière garde d’interne. Ce petit qui venait pour céphalées, dont la mère annonce que c’est, à coup sûr, une méningite. Tu souris déjà, ben bien sûr, une méningite sans fièvre ni syndrome méningé. Elle insiste, parce que son frère est décédé d’une méningite et qu’elle sait la reconnaître, elle. Elle ne se rend pas compte qu’elle ne t’aide pas à poser le diagnostic, qu’elle s’embourbe elle-même dans la case de l’énième mère psychotique que tu as vu ce jour-là. Quand l’enfant a chauffé, il était déjà trop tard. Quand ils ont fait la ponction lombaire, il était déjà trop tard. Ne jamais sous estimer le jugement d’une mère, qu’on nous apprend à la fac. L’interne qui était de garde cette nuit là s’en souvient jusque dans son âme de chef.
La gentille mère d’un enfant m’a laissé un exemplaire de la bible ce soir. Allez savoir pourquoi. Toujours est-il que ça lui a fait drôlement plaisir de nous l’offrir. Elle a du juger qu’on manquait (cruellement) de spiritualité. Elle m’a dit en partant que Dieu, qui n’était qu’amour, était partout autour de nous, jusque dans cette salle d’attente.
Du coup, nous, avec l’équipe, on l’a tous beaucoup cherché. On a regardé dans tous les coins. Soulevé tous les coussins. Ouvert chaque tiroir, chaque placard. Certains ont même regardé en eux. On se disait qu’avec cet exemplaire de la bible, là, tout ça, on devrait bien le trouver quand même. C’est vrai qu’on l’a foutrement bien cherché… Ce soir-là, on est tous revenus bredouilles. "C’est p’t'être qu’il est en vacances" a suggéré le fils de la gentille dame…